Quatre voix pour une dame de cent ans

Le dramaturge Pierre Yves Lemieux s’ingénie depuis plus de 30 ans à chambouler Shakespeare, à revisiter Molière, à secouer Tchekhov et à trancher dans Faulkner.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le dramaturge Pierre Yves Lemieux s’ingénie depuis plus de 30 ans à chambouler Shakespeare, à revisiter Molière, à secouer Tchekhov et à trancher dans Faulkner.

En juin, le Centre Anne-Hébert de l’Université de Sherbrooke, responsable de l’édition critique de ses oeuvres complètes, organisait un grand colloque international sur son oeuvre. Au prochain Festival international de littérature, les comédiennes Evelyne de la Chenelière et Azyadé Bascunana lui prêteront leurs voix. Elle aurait eu cent ans le mois dernier. Disparue en 2000, Anne Hébert est partout.

« Je ne prétends pas être un spécialiste de son oeuvre », avoue Pierre Yves Lemieux, qui propose pour sa part une transposition théâtrale d’Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais pour ouvrir la nouvelle saison de l’Espace Go. « Je crois par contre sincèrement que, dans ce tout petit récit-là, les amoureux d’Hébert retrouvent toute son oeuvre, ses thématiques, la perfection de son écriture. »

Récit d’un double apprentissage

Œuvre de maturité parue en 1995, la plaquette de moins de 100 pages condense magistralement le récit d’un double apprentissage, éveil à la connaissance puis au désir. Auprès de Mademoiselle, qui l’initie à la lecture et à l’écriture, puis dans les bras d’un soldat anglais stationné au Québec, Clara s’affranchit de son père, veuf taciturne. À la scène, Émilie Bibeau, François-Xavier Dufour, Alice Moreault et Étienne Pilon leur donneront vie, sous la direction de Luce Pelletier.

« Comment une auteure de près de 80 ans parvient-elle à entrer dans la peau d’une jeune fille de 14 ans, avec autant de naïveté et de sensibilité ? Je trouve ça hallucinant. Ça prenait aussi un certain courage pour écrire cette histoire sans porter de jugement sur un homme de 30 ans qui répond au désir d’une fille de 14 ans. » Lemieux souligne comment le caractère de chacun renvoie à un élément de la nature, comme souvent chez cette grande dame de la littérature québécoise : la « rumeur de juillet », caniculaire, est interrompue par des pluies torrentielles qui viennent à la fois séparer et précipiter l’un vers l’autre les amants.

Hybride délicat

Les dialogues sont rares dans le roman, d’où une approche où les personnages se chargent aussi de la narration. « Mon travail a surtout porté sur la dramaturgie, la structure, la distribution du texte. Mme Hébert décrit physiquement les personnages, mais elle se garde de les définir intérieurement. Comme auteur dramatique, j’ai dû faire des choix, cibler des intentions. Cet hybride entre roman et poésie… c’est délicat, c’est de l’orfèvrerie. Le gros de ma tâche a été de ne pas perdre ça au profit d’une théâtralité trop violente. C’est, à mon avis, le texte où j’ai le plus respecté le matériau de base, dans toute ma carrière. »

Au sein du Théâtre de l’Opsis, qu’il a cofondé avec Luce Pelletier et Serge Denoncourt, Pierre Yves Lemieux s’ingénie depuis plus de 30 ans à chambouler Shakespeare, à revisiter Molière, à secouer Tchekhov et à trancher dans Faulkner.

En parallèle à son parcours d’auteur dramatique, il fait ainsi périodiquement son nid dans les oeuvres des autres, un procédé qu’il nomme désormais « transcréation ». « C’est justement lors du colloque sur Anne Hébert que j’ai entendu ce mot pour la première fois, alors que je le cherchais depuis 25 ans. Adaptation ne veut plus dire grand-chose, c’est trop souvent un synonyme de traduction. Quand on passe d’un langage artistique à un autre, qu’on se met à jouer avec la structure, c’est déjà autre chose. Ici, même si je m’incline devant la langue extraordinaire de l’écrivaine, il faut bousculer un peu le roman pour en faire quelque chose de théâtral. »

Un contraste remarquable

Nous abordons le contraste entre cette image de femme digne et calme que projetait l’auteure de Kamouraska et une écriture qui explore parfois des zones particulièrement troubles et torturées ; un contraste que soulignait justement Samuel Archibald dans son beau texte sur Les enfants du sabbat paru dans nos pages il y a quelques semaines. « La subversion, quand c’est entouré de beauté comme chez Hébert, elle nous prend par-derrière, elle nous saute au cou, on ne la voit pas venir et on demeure à l’écoute. C’est subrepticement que sa parole devient féministe, et ce, tout en ménageant une place pour l’expression d’un désarroi masculin. Elle n’est pas du tout dans le jugement. » Et Pierre Yves Lemieux de suspendre le sien, au moment de clore sa version de Clara, afin de laisser au spectateur le soin d’imaginer la suite.


Anne Hébert à la scène

Anne Hébert a écrit une demi-douzaine de pièces, peu rejouées, dont la plus connue demeure Le temps sauvage (1967). En septembre 2005, le Théâtre du Trident présentait Les enfants du sabbat, dans une adaptation de Pascal Chevarie et une mise en scène d’Éric Jean. François Bastien, qui dirige en Outaouais le Théâtre de l’Escapade, a aussi signé il y a quelques années une transposition scénique du roman Héloïse.

Clara

Texte : Pierre Yves Lemieux, d’après Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais. Mise en scène : Luce Pelletier. Une production du Théâtre de l’Opsis présentée à Espace Go du 6 septembre au 1er octobre.



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