Théâtre - Cabaret du soir qui pense

Comme ils ont choisi la forme du cabaret, je leur ai tout de suite demandé ce qui les différenciait des Zapartistes. «Tout, ont-ils répondu d'une seule voix. Les Zapartistes font du cabaret politique alors que nous sommes d'abord intéressés par la recherche théâtrale et par les questions éthiques. Il y a aussi que nous fonctionnons par thème: ce deuxième CLIM, pour Cabaret libre international de Montréal [le premier a eu lieu plus tôt en saison, en octobre, et tournait autour du thème de l'hérésie], porte d'ailleurs sur l'utopie.» C'est dit. Ajoutez tout de suite à cela que ça se passe à l'Espace libre, sous l'égide du NTE, à compter de 22h jusqu'aux petites heures du matin. Deux soirs seulement: les 27 et 28 février. C'est tout. Rendez-vous en avril pour le prochain.

Mais revenons d'abord à ce «nous»: il prend les visages de Patrick Drolet et Olivier Kemeid — et même celui de leur complice Stéphanie Capistran-Lalonde, qui ne pouvait pas être là au moment où nous y étions. Le CLIM, c'est eux. Lorsqu'ils ont approché Jean-Pierre Ronfard avec leur projet, ce dernier s'est tout de suite montré intéressé par le questionnement éthique sous-jacent à l'entreprise et aujourd'hui Alexis Martin et Daniel Brière continuent d'investir dans la «mise en danger» qui caractérise toute l'aventure du CLIM. L'entrevue se déroule dans un petit café du centre-ville, au milieu d'un après-midi glorieux tout ruisselant de soleil. Même s'il n'en a jamais été question durant l'heure que nous avons passée ensemble, il faut dire tout de suite que nos deux bonshommes ont quelque chose des irrésistibles duos comiques du cinéma américain, Laurell et Hardy et Abbot et Costello. Ce n'est pas d'abord physique: il leur manque carrément un côté «grand maigre». C'est dans leur dégaine probablement, dans cette facilité qu'ils ont de tout tourner en dérision. Et surtout dans le fait que ce sont des moralistes.

Parce que les trois complices issus de l'École nationale ont tout de suite voulu faire du CLIM un cabaret à caractère social et éthique. «Ce qui nous intéresse, explique Patrick Drolet, ce sont d'abord les comportements humains. Chaque soirée est définie par un thème ou, plutôt, la soirée se met au service d'un thème. Tous les trois, nous nous chargeons de la conception, de l'écriture des textes et de l'animation.» C'est ici qu'intervient le Clit (Cabaretiste libre international de théâtre), le maître de cérémonie, une sorte de guide moral, de «Virgile sur l'acide» qui peut se permettre de dire l'innommable. «C'est Patrick qui sera le Clit cette fois-ci, poursuit Olivier Kemeid, et c'est moi qui l'était lors du premier CLIM. C'est bien sûr un rôle de liaison. En plus de provoquer littéralement la discussion et la salle, d'être baveux, irrévérencieux, le Clit fait aussi les liens entre chacune des parties du spectacle.»

C'est que le Cabaret libre n'est pas seulement un «cabaret comique» concocté par ses concepteurs pour que tout le monde s'éclate de rire à tout prix. Ses concepteurs offrent des cartes blanches à différentes personnes «triées sur le volet». «Nous appelons des gens que nous aimerions voir sur scène avec nous, reprend Drolet, et nous leur demandons si le thème choisi les allume et s'ils veulent participer. Nous aimons bien faire se rencontrer des artistes qui n'ont pas l'habitude de travailler ensemble, qui font des choses complètement différentes: comme, par exemple, une danseuse-chorégraphe et un écrivain. On pourrait même penser à un philosophe et un saxophoniste... »

Donc, il y a une série de gens à qui on donne une carte blanche en leur disant qu'ils peuvent tout faire, que tout est possible à l'intérieur de la seule obligatoire fidélité au thème... «Oui, dit Drolet, il y a des duos, mais il y a aussi des solos. Nous donnons même une carte "région" aux gens que nous connaissons à Québec et qui descendent en groupe pour nous dire habituellement à quel point ils sont contents de se faire dire qu'ils travaillent et qu'ils vivent en région... Ce qui est important, c'est d'aborder le thème sous des angles multiples. C'est ça, le but ultime de l'exercice: débattre, de toutes les façons possibles, toutes les questions pouvant se rapporter au thème.» Bref, se demander, devant et avec tout le monde, comment nous avons pu collectivement en arriver là...

Catharsis

Lors des deux soirs de ce cabaret-catharsis, l'anarchie joyeuse est de mise. «C'est important d'amener le spectacle dans la salle», dira Drolet. Les spectateurs boivent, fument, participent aux discussions et, selon l'atmosphère qui s'installe, l'ordre prévu des numéros peut changer à tout moment — «Disons que le "pacing" est aléatoire», souligne à son tour Kemeid.

Les participants, eux, sont conscients du fait qu'ils peuvent être arrêtés en plein discours et délogés par le Clit qui, par définition, a toujours raison. «On n'a pas encore inventé de grande fosse ou de grand crochet à la Ubu, mais on y songe», poursuit Kemeid en éclatant de rire. «Même que le rythme de ce deuxième cabaret sera plus "serré", reprend Patrick Drolet. À l'automne, les numéros faisaient en moyenne dix minutes et là, ça devrait plutôt tourner autour de cinq minutes. On aime quand les participants arrivent avec des trucs pas trop fignolés, pas trop préparés: c'est ça, la "mise en danger".» Car évidemment, il n'y a pas de «générale»...

Pour laisser toute la place à l'imagination, au risque et à la créativité, le trio Drolet-Kemeid-Lalonde a aussi mis sur pied le MINA (moment improbable du non acteur), qui vient s'insérer au milieu des numéros selon le bon vouloir du Clit. Ici, on fait appel à un essayiste, à un chroniqueur, bref à quelqu'un qui n'a pas l'habitude de monter sur les planches: dans le premier CLIM, on a, par exemple, demandé à un cuisinier d'expliquer ce qui était pour lui hérétique dans son secteur.

Qui sait, pour développer le thème de l'utopie, on demandera peut-être à un politicien fédéral de nous expliquer comment mener notre vie dans la transparence et dans le respect des règles démocratiques...