Théâtre jeunes publics - Je est un autre

Les centaines d'enfants entassés dans la Maison Théâtre, l'autre matin, ne savaient pas, eux, que Joël Da Silva est un fabuleux raconteur d'histoires. Ils venaient là avec l'école, un peu surpris, un peu excités — ils le sont presque toujours — par leur première visite à la Place des Arts des enfants. Et voilà qu'en moins de deux, ils se sont fait prendre dans une invraisemblable histoire de double...

Trois, en fait. Trois histoires de personnages qui rencontrent leur double. Et les enfants les verront prendre vie, ces histoires, alors que Nicolas, qui doit rendre ses textes le lendemain, les écrit devant eux. Curieusement, c'est en regardant son reflet — qui, bien sûr, deviendra son double — dans le miroir que Nicolas sentira monter l'inspiration et qu'il se mettra à écrire. Il écrira des histoires bizarres où la notion même de «double» prend trois formes différentes.

Celle du double-envers d'abord, Marcel et Marlec, gardiens de sécurité tous les deux, noir et blanc, un bon et l'autre mauvais. Puis celle du double parfait, un double-machine qui permet à Paul de vivre une vie brillante qu'il est lui-même incapable de s'inventer. Et enfin celle du double unifié, Lili-Rose, la femme qui réussit à être deux, à se dédoubler pour faire deux choses en même temps, qui multiplie les expériences mais n'arrive au fond jamais à choisir.

Ce sont des histoires toutes simples que les enfants peuvent lire facilement puisque la production s'inscrit dans une scénographie d'une grande clarté. La mise en scène, le mélange des marionnettes et des «vrais» comédiens, les jeux du miroir, l'atmosphère qui s'installe lorsque les pans de décor surgissent du grand bureau... jusqu'au chat dans son panier dans la bibliothèque, tout cela est brillamment orchestré, vivant, raconté de façon passionnante avec un vrai suspense. N'empêche que les plus vieux pourront aussi lire À nous deux! à plusieurs niveaux.

Qu'est-ce qu'un double, en effet? Sans tomber dans la science-fiction ou se lancer dans l'analyse schizophrénique, c'est au moins ce personnage imaginaire, cet autre soi tout intérieur avec lequel on vit de bonnes parties de sa vie. C'est aussi parfois le personnage qu'on projette, qu'on montre aux autres. Celui qui rétablit l'équilibre entre la vraie vie et la vie rêvée. «Je est un autre», disait déjà Rimbaud...

Ici pourtant, le grand mérite de Joël Da Silva est de raconter tout cela de façon simple en évitant la morale souvent trop facile du conte philosophique ou les effets trop «spéciaux». Mais c'est le type même de production qui, par les questions qu'elle fait surgir, ravira tout autant les parents que les enfants même si c'est pour des raisons différentes.

Petite sortie de week-end à l'horizon...