Théâtre - Nathalie au pays des Écoutilles

Éternelle petite fille ou femme en prise sur son destin, bien malin celui qui aura le dernier mot au sujet de Nathalie Derome. Il est vrai qu'elle-même fait preuve d'un peu de flottement quand vient le temps de définir ce qu'elle fait. Aux gens pressés, elle répondra: comédienne. Aux gens moins pressés, allumée d'un sourire: théâtre de recherche. À ceux qui, comme elle, ont le temps d'en parler, elle osera: artiste interdisciplinaire.

En fait, il semble plus simple à Nathalie Derome de dire d'où elle vient et ce qu'elle n'est pas. «Je viens du théâtre, dit-elle. Mais je fais de la musique sans être une musicienne. J'aime les arts visuels, mais je ne suis pas une artiste en arts visuels.» On sent qu'elle pourrait continuer longtemps comme ça, jusqu'à ce qu'elle ajoute: «Au fond, ce qui m'intéresse vraiment, c'est le problème des frontières. Les frontières personnelles, d'abord. Les frontières entre les médiums, ensuite. Ce qui veut dire: où ça commence, où ça finit, où ça se sépare.»

N'est-ce pas justement le type de travail qu'elle a choisi qui lui vaut un public si confidentiel? Visiblement, la question la laisse perplexe. Là encore, elle tente de définir à qui elle désire s'adresser. «Je pense que je veux du public qui se pose des questions pendant le spectacle et qui préfère se faire sa propre lecture. Un spectateur qui aime mieux lire qu'aller voir un film. Mais lire n'importe quoi, lire comme moi je lis. À l'aveuglette. Sans jamais commencer au début du livre. J'aime les gens curieux, que fascinent les petits objets et qui fréquentent les Dollaramas.»

À l'encontre du spectaculaire

À bien y penser, c'est peut-être ce qui indispose une grande partie des diffuseurs devant son travail. Cette esthétique du «Dollarama», additionnée d'objets d'occasion et trafiqués, qui rendent ces spectacles moins nobles, moins léchés, à leurs yeux, qu'un autre fait de neuf de A à Z. Comme si ce n'était pas là aussi que résidait la singularité de son art, dans ce refus de partir de zéro et de faire table rase du passé.

La chose n'est pas totalement étrangère à la précarité, qui accompagne sa qualité d'artiste de la marge. Nathalie Derome n'en fait pas mystère: elle vit sous le seuil de pauvreté. Par contre, cette rareté matérielle est compensée par la richesse culturelle dans laquelle elle baigne. Au reste, elle chiffre autrement que nous le vrai prix qu'il faut attacher, selon elle, aux objets peu chers et usés qui nous entourent.

«On est tellement mieux, affirme-t-elle, dans un costume fait de tissus récupérés ou acheté trois fois rien et qu'on a "patenté". Rien à voir avec un costume fait par un styliste et qui demande deux semaines pour se sentir confortable à l'intérieur. Pour ma part, je travaille beaucoup avec l'usure des objets. Je trouve que ces objets ont une âme. Ils ont déjà parlé à quelqu'un avant moi. En ce sens, ce sont de bons transmetteurs. Je ne fais que leur permettre de continuer de parler. L'objet, le costume est déjà vivant. Il est investi, ou plutôt il l'a déjà été, avant d'être abandonné. Moi, je ne fais que le reprendre et l'aider à continuer son chemin.»

Cette prédilection pour les choses qui ont un passé, il ne vaut pas que pour les objets, pour Nathalie Derome. Elle n'agit pas autrement quand elle s'interroge sur les idées reçues. Vieilles idées dont elle essaie également de voir d'où elles viennent pour en examiner le sens et la portée. Par quoi l'artiste joue, par moments, un rôle de conscience morale et politique d'un milieu souvent plus préoccupé de faire beau qu'autre chose.

En outre, son travail va à l'encontre du spectaculaire. Elle oppose au spectaculaire ce qu'elle appelle le «sensationnel». Ses spectacles, précise-t-elle, se passent entre les lignes, sont axés sur les sensations et traversés par des aspects oniriques. Familière des métaphores, Nathalie Derome glisse encore les mots «vague» et «respiration» pour expliquer qu'elle y organise un va-et-vient entre rêve et réalité. Des moments, par exemple, où le temps est aspiré et ensuite, où ça rebondit. L'artiste aime de plus s'approcher des clichés pour les dépasser. Déjouant la logique, elle met à rude épreuve les esprits cartésiens.

Afin d'aboutir à une création, Nathalie Derome y va toujours de plusieurs points de départ — dont elle ne sait trop où ils la mèneront. Pour Les Écoutilles, sous-titré Cabaret de fortune, elle voulait premièrement faire des chansons sur de la musique souriante, joyeuse. Auparavant, elle avait surtout fait des chansons rondes. Elle avait maintenant envie d'en écrire des carrées ou, en d'autres mots, des plus rythmées. Pour ce faire, elle a travaillé de nouveau avec Olivier Tardif, mais avec la contrainte d'un son plus rock'n'roll.

L'autre désir, qui la tenaillait, était d'opérer un travail sur la lumière. D'autant qu'avec son dernier spectacle, Du temps d'antennes, elle s'était surtout concentrée sur le son. Elle avoue n'avoir pas poussé assez loin cette réflexion et qu'il en reste seulement des bribes dans Les Écoutilles. Nathalie Derome promet qu'on retrouvera, dans le cabaret de fortune qu'elle prépare, son petit côté «soupe populaire». Elle y flirtera de nouveau avec la dérision. Par contre, elle ne versera pas dans le cynisme, une tonalité qui lui déplaît. À quelques jours de la première, elle cherche toujours comment terminer son spectacle. Elle dit en avoir assez des fins tristes où elle referme le petit couvercle. Elle essaie d'aller vers quelque chose de plus joyeux.

À 45 ans, l'artiste se demande à présent si elle doit absolument quitter ses airs de petite fille. Certains attirent son attention sur ce problème. «Ils voudraient tellement que je sois plus féminine, que je m'habille plus, que je sois plus axée sur la diffusion. Moi, en hiver, je porte un paletot et une tuque. Pour cette entrevue, je me suis forcée. Parce que deux personnes m'ont appelée. Car, à la fin des répétitions, je suis très occupée et j'ai tellement de plaisir que je n'ai pas beaucoup de temps à consacrer à ça. En ce sens-là, je suis restée petite fille. J'aime mettre des costumes et m'habiller en madame. Mais quand je fais un spectacle, c'est trop important. Dans mes spectacles, je ne joue pas une madame de 45 ans, je joue quelqu'un qui dit ce qu'il pense.»

Les Écoutilles

Cabaret de fortune de Nathalie Derome, présenté dans le cadre de Vasistas

Théâtre la Chapelle, du 26 février au 6 mars