Rêver en musique

Le metteur en scène Frédéric Bélanger rêvait depuis des années de diriger cette délicieuse fantaisie qu’est la pièce «Des fraises en janvier», de l’auteure Evelyne de la Chenelière. C’est maintenant chose faite !
Photo: David Afriat Le Devoir Le metteur en scène Frédéric Bélanger rêvait depuis des années de diriger cette délicieuse fantaisie qu’est la pièce «Des fraises en janvier», de l’auteure Evelyne de la Chenelière. C’est maintenant chose faite !

Après Les belles-soeurs, Le chant de sainte Carmen de la Main et, dans un tout autre genre, Les feluettes, une autre pièce québécoise s’apprête à vivre une renaissance musicale. Une oeuvre déjà particulièrement vivace. Créée en 1999 dans un contexte estival, au Théâtre la Moluque à Carleton, reprise quelques années plus tard au Théâtre d’Aujourd’hui, puis chez Jean-Duceppe, traduite et jouée à l’étranger, Des fraises en janvier n’a en effet jamais cessé d’être montée « quelque part ».

Evelyne de la Chenelière s’avoue elle-même surprise par la pérennité de cette oeuvre, qui fut une commande à l’origine, d’une tonalité peut-être plus légère que le reste de son théâtre. Elle explique son succès par sa nature de « pure comédie romantique », un genre qui possède une forte tradition au cinéma mais qui reste « très original au théâtre ».

Frédéric Bélanger, lui, rêvait depuis des années de diriger cette délicieuse fantaisie. Occasion lui en fut offerte lorsque le Centre culturel de Joliette a invité ce directeur du Théâtre Advienne que pourra, une compagnie elle aussi basée dans Lanaudière, à produire un nouveau théâtre musical.

La musique est intégrée tout le long du spectacle, mais de la manière dont un musicien l’intègre dans sa vie. C’est une danse constante entre les acteurs et les musiciens.

Des fraises en janvier dépeint les chassés-croisés, amoureux et fictionnels, d’un quatuor de personnages. François (Jean-Philippe Perras) est entiché secrètement de sa colocataire (Laurence Dauphinais). Il la présente à son ami Robert (Stéphane Archambault), que n’a jamais oublié Léa (Isabelle Blais), une copine d’enfance de la première. Ajoutez que François réinvente sa vie et sa relation avec Sophie dans un scénario qu’il partage à mesure avec le public. D’où une ambiguïté entre l’imaginaire et le réel, entre le fantasme et ce qui a vraiment eu lieu…

Complice du clin d’oeil

Selon Evelyne de la Chenelière — qui a choisi de rester complètement à l’écart du processus d’adaptation parce qu’elle éprouve « beaucoup de mal » à replonger dans ses oeuvres passées —, la popularité de cette pièce abolissant parfois le quatrième mur tient aussi à son jeu avec les codes théâtraux, à son dévoilement des conventions de la représentation. « Je crois que ça rend l’expérience du spectateur encore plus jouissive. Il y a cette espèce de regard sur le théâtre en direct, sur la fantaisie et sur la réalité sublimée. »

Cette complicité avec l’assistance s’avère l’une des clés de la pièce. « Le spectateur peut même y ressentir une grande émotion, parce que c’est fait sans le manipuler à son insu, comme le font parfois les oeuvres sentimentales. Ici, s’il y a manipulation, elle est exposée et le spectateur est complice du clin d’oeil. Je me suis amusée à échafauder un happy end complètement en transparence, ce qui permet au public de se laisser aller à être ému. C’est toute la différence avec une histoire qui s’adresse seulement à la sensiblerie des gens. Ici, oui, il y a une petite part romantique qui réagit, ou pas, au texte, mais on s’adresse aussi à l’esprit des individus. »

« C’est également parce que les personnages ont une vérité : ils ne sont pas unidimensionnels, mais complexes, ajoute Frédéric Bélanger. Certaines scènes sont vraiment poignantes parce que les personnages sont terriblement humains. »

Dans la tête du personnage

Le metteur en scène insiste : cette adaptation des Fraises en janvier est du théâtre musical. Pas une comédie musicale. « C’est une proposition où la musique est un personnage en plus » et qui porte grandement l’univers fantasmatique du récit. Elle devient la représentation de l’âme du protagoniste, François, dont les trois musiciens sur scène sont en quelque sorte le prolongement.

Même si la trame musicale, signée par Ludovic Bonnier et Audrey Thériault, est omniprésente, le spectacle ne compte que cinq chansons, dont des chansons originales qui ne sont pas une transposition du texte mais qui s’inspirent de son esprit. « On ne voulait pas que chaque moment devienne un numéro. La musique est intégrée tout le long du spectacle, mais de la manière dont un musicien l’intègre dans sa vie. C’est une danse constante entre les acteurs et les musiciens. »

La pièce fait entendre une sonorité « un peu jazzée », soutenue par des instruments acoustiques. « Je ne voulais pas du son pop. » Frédéric Bélanger déplore d’ailleurs que la version enregistrée pour une publicité radiophonique n’ait « rien à voir » avec l’univers intimiste du spectacle.

Coutumier de shows à la théâtralité ludique, le metteur en scène de Sherlock Holmes et le chien des Baskerville donne ici dans la sobriété. Sur un plateau dépouillé de tout décor réaliste, il mise sur le pouvoir d’évocation et laisse toute la place aux comédiens. « C’est un art, épurer ! [rires] »

Quant au texte d’origine, « si bien écrit », il a décidé de ne pas le modifier. « C’est une pièce qui fait du bien. Je me souviens quand je l’ai vue. On sortait du théâtre avec le goût de dire à l’autre qu’on l’aime et d’aller faire l’amour… Les humains ont tellement tendance à se compliquer la vie, ils ont de la misère à communiquer. Et cette pièce nous dit : apprenez à vous parler et à mettre un peu de poésie dans vos vies. »

A-t-on besoin d’ajouter que cet été 2016 semble cruellement avoir besoin d’amour et de fantaisie ?

Des fraises en janvier

Texte d’Evelyne de la Chenelière. Mise en scène de Frédéric Bélanger. Une Coproduction du Théâtre Advienne que pourra. Au Centre culturel de Joliette, du 5 au 27 août.