Louis C.K.: de surprise en surprise

Louis C.K.
Photo: Evan Agostini Associated Press Louis C.K.

« Tu utilises l’adjectif “ incroyable ” pour décrire un maudit sandwich de chez Wendy’s ? Quel adjectif vas-tu employer le jour de ton mariage, ou quand ton premier enfant va naître ? » demande un Louis C.K. regrettant que notre époque dilapide sans discernement le pouvoir d’évocation de mots précieux, dans une de ses nombreuses tirades mythiques. Qu’à cela ne tienne, ils étaient nombreux parmi ses fans à déverser en juillet 2015 leur dictionnaire de superlatifs dans Twitter, après avoir attrapé, pantois, l’une des six brèves performances-surprises que le plus important humoriste américain essaimait au centre-ville, pendant Just for Laughs, sur les scènes de minuscules salles comme le théâtre Sainte-Catherine.

Le quarantenaire bedonnant à l’éternel gaminet noir étrennait ce samedi-là de nouvelles lignes vitement gribouillées sur des bouts de papier, exercice d’humilité qu’impose chaque fin de cycle créatif.

Un humoriste, comme un peintre, peut chercher sa voix pendant des années et tout à coup ça débloque

 

« Louis m’avait appelé le mercredi et m’a demandé d’une façon extraordinairement polie : “ Pourrais-tu me faire une place dans quelques soirées ? J’aimerais essayer des choses, mais je ne veux absolument pas marcher sur les plates-bandes de qui que ce soit  », raconte Bruce Hills, chef de la direction du festival, qui le recevait pour la première fois en 1994. « Il ne voulait même pas que qui que ce soit l’accompagne de salle en salle. Il a dit : “ Je vais trouver mon chemin, je suis OK.  »

Complet en moins d’une heure

Bien qu’annoncé à la dernière minute vendredi dernier, son retour ce jeudi soir à JFL, pour un spectacle en bonne et due forme dans une enceinte passablement plus somptueuse (la Maison symphonique), affichait complet après moins d’une heure.

Icône du stand-up new-yorkais, Louis C.K. prend pour la première fois le micro dans les années 80, avant d’être promu la décennie suivante au rang de tâcheron dans l’antichambre de nombreux sitcoms et late shows, notamment celui de Conan O’Brien, qui l’invite fréquemment à s’asseoir à ses côtés. Depuis longtemps reconnu en tant qu’auteur hors pair, il ne deviendra une vedette qu’au milieu des années 2000, après avoir écumé tout ce que l’Amérique moyenne compte de comedy clubs à mur rouge. « Il faut habituellement plus de quinze ans pour fabriquer un bon humoriste », a un jour observé le rouquin à la réputation de travailleur acharné.

Comment expliquer ce tardif alignement d’étoiles ? « Un humoriste, comme un peintre, peut chercher sa voix pendant des années et tout à coup ça débloque, souvent parce qu’il touche enfin à quelque chose de personnel, parce qu’il se met en danger », analyse le vétéran Martin Perizzolo, qui a lui-même beaucoup galéré dans les coulisses de l’industrie du rire, et qui se taille de plus en plus sa propre place au soleil. « Louis C.K. peut aborder des sujets personnels qui nous font réfléchir et, trois secondes après, nous lancer une insanité. Trouver cet équilibre entre des sujets ambitieux et des choses plus grasses, qui permettent de mieux faire passer le message, c’est long et difficile, et c’est rare. »

Le pessimiste émerveillé

Éternel pessimiste chérissant néanmoins son sens de l’émerveillement, Louis C.K. est à la fois ce sinistre esprit noir capable d’annoncer à ses spectateurs que statistiquement, il est plus que probable qu’au moins un d’entre eux ne se rende pas jusqu’à Noël, comme de célébrer cette chance inouïe que nous avons tous d’être sur Terre, seul lieu permettant de manger du bacon, d’avoir des relations sexuelles et de lire To Kill a Mockingbird. «Jokes de pets », commentaires douloureusement incisifs sur les inégalités raciales et confidences au sujet de sa dépendance presque morbide aux brioches Cinnabon se taillent une place dans ses monologues.

Malgré son approche très traditionnelle de la scène, C.K. se mesure à d’autres médiums avec davantage d’ambitions réformatrices. Louie, télésérie imaginée autour de la vie d’un père divorcé et de sa quête éternellement foireuse d’intimité, tordait déjà généreusement les codes éculés du genre, injectant un peu de Bergman, de Buñuel et de Chaplin à une formule éprouvée par Seinfeld.

Horace and Pete, lancée le 30 janvier à la surprise complète de la planète (même de l’entourage de C.K.) par le biais d’un courriel envoyé à ses fans, se dérobe encore plus radicalement à la dictature du rire. Entièrement produite et réalisée par C.K., puis vendue sur son site Web, la tragédie familiale en dix épisodes, sise dans un bar brun de Brooklyn, ressuscite une esthétique surannée, très télé-théâtre, que n’auraient pas dédaigné Les beaux dimanches.

Louis C.K in Concert

Maison symphonique, jeudi 28 juillet, 21 h

1 commentaire
  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 28 juillet 2016 07 h 36

    Culture/confiture

    Et en plus, il est très bon dans "Trumbo".