La femme en soi

Olivier Sylvestre est tombé amoureux de « la manière autochtone de raconter ».
Photo: David Afriat Le Devoir Olivier Sylvestre est tombé amoureux de « la manière autochtone de raconter ».

Le dramaturge Olivier Sylvestre est un habitué de ce précieux banc d’essai qu’est Zone Homa. L’auteur de La beauté du monde revient pour une quatrième fois à ce « festival de la jeune création », cette fois avec deux propositions qui dépassent la simple mise en lecture. Des solos concoctés avec ses partenaires de la nouvelle compagnie Le Dôme, Frédéric Sasseville-Painchaud et Nathalie Boisvert.

Dans l’autofiction La fureur immobile, celle-ci interprète son propre recueil poétique inédit. Le texte suit le trajet émotif d’une femme qui fuit subitement sa vie supposément parfaite, avec mari et enfants. Dans sa tentative de renaissance, elle a des alliées : les figures littéraires Virginia Woolf et Nelly Arcan, ainsi que les femmes de Verdun, son point de chute. « Il y a une très grande impudeur dans ce parcours d’images ; ça en fait la beauté, mais aussi la fragilité. Notre défi, c’est de trouver comment rendre cette poésie sur scène », explique Olivier Sylvestre, qui agit comme conseiller artistique du laboratoire.

Être gai et autochtone

Très stimulé par « l’effervescence » de l’adolescence et ses questionnements identitaires (on verra d’ailleurs au Centre Segal, en janvier prochain, sa pièce pour ados explorant l’identité sexuelle, La loi de la gravité), l’auteur lance aussi son adaptation française d’Agokwe. Cette pièce primée de Waawaate Fobister, dont le Théâtre La Chapelle a présenté la version originale au printemps dernier, raconte l’amour impossible entre deux garçons autochtones.

Grâce à Agokwe (mot algonquin signifiant « à l’intérieur de l’homme il y a une femme »…), Olivier Sylvestre a découvert le concept amérindien du Two-Spirit. Une vision traditionnelle « très ouverte » de la diversité sexuelle, qui conférait un statut social particulier à l’être possédant à la fois une âme masculine et une âme féminine en lui. « Celui qui avait un côté féminin bien développé était vu comme un shaman, un guérisseur, qui pouvait interpréter les rêves, diriger les cérémonies, et avait des pouvoirs spéciaux. Il n’était pas discriminé, bien au contraire. Même que les célibataires et les veufs avaient souvent des relations sexuelles avec l’agokwe, parce qu’il n’était pas vu comme un homme… »

Un modèle

Ce concept androgyne a « un peu pris le bord » avec la colonisation. « Quand les Blancs sont arrivés dans les nations autochtones, celles-ci ont en quelque sorte intégré leurs préjugés sur l’homosexualité. Et ce que la pièce dit [aux ados] finalement, c’est : si tu as de la difficulté à vivre ton homosexualité dans ta communauté, sache que tu es le descendant d’une lignée, millénaire, d’agokes. C’est très beau : il existe un modèle pour eux. »

Avec ce texte écrit comme un spectacle solo, le dramaturge est aussi tombé amoureux de « la manière autochtone de raconter ». « C’est comme si on était tous autour du feu, avec le conteur qui livre cette histoire en passant d’un personnage à l’autre. Pour l’interprète, ça demande une virtuosité assez impressionnante. »

Il a confié le solo à Soleil Launière, une actrice et performeuse d’origine innue qui, coïncidence, se définit comme une Two-Spirit. Un choix qui, pense-t-il, accroît encore la portée de la pièce, puisque le texte originel ne parle pas des femmes agokwes.

Le traducteur, qui désirait ancrer précisément le récit dans une communauté locale spécifique, est allé tester son premier jet dans un foyer de La Tuque où logent des ados atikamekws retirés de leur famille par la DPJ. « C’était un choc pour eux qu’on parle de leur peuple. Cela faisait partie de mon projet d’en faire cadeau, en quelque sorte, [à la communauté]. »

Ravi de la publication de son texte chez Dramaturges éditeurs, Olivier Sylvestre aimerait pousser jusqu’au bout cette démarche, qui lui tient manifestement très à coeur, en présentant dans d’autres collectivités autochtones sa lecture théâtrale, qui serait chaque fois transposée dans la réalité de la nation en question.

Il n’en revient pas à quel point on connaît mal ces cultures millénaires. « On vit avec ces peuples, sur leur territoire ancestral. Pourquoi n’a-t-on pas plus d’échanges avec eux ? »

Zone Homa

«La Fureur immobile», le 29 juillet, à la Maison de la culture Maisonneuve. Aussi: «Agokwe», le 5 août, à la Maison de la culture Maisonneuve.