Roméo et Juliette: Vérone, 1937

Les Roméo et Juliette de Serge Denoncourt: Marianne Fortier et Philippe Thibault-Denis, en compagnie du metteur en scène
Photo: David Afriat Le Devoir Les Roméo et Juliette de Serge Denoncourt: Marianne Fortier et Philippe Thibault-Denis, en compagnie du metteur en scène

Serge Denoncourt a l’Italie dans la peau. Fou de Shakespeare, passionné par Roméo et Juliette depuis ses 12 ans, il réalise enfin son grand rêve de donner vie aux amants de Vérone. Reprenant la traduction de Normand Chaurette, laquelle avait servi à la mise en scène de Martine Beaulne en 1999, le metteur en scène a voulu y insuffler une dimension politique.

Sensible à la montée de la droite, il a transposé l’action dans l’Italie de 1937, en pleine montée du fascisme, année où Mussolini, dont le prince de Vérone (Jean-Moïse Martin) devient ici l’incarnation, célébra à Berlin l’alliance entre l’Italie et l’Allemagne. Dans le camp des Capulet, mené par le père de Juliette (Antoine Durand, qui fut Mercutio dans la mise en scène de Guillermo de Andréa en 1989), on retrouve des membres des chemises noires, dont Tybalt (Mikhail Ahooja).

« Je me suis rappelé Le jardin des Finzi Contini de Vittorio De Sica et sa jeunesse dorée. J’ai aussi pensé à l’esthétique des Damnés de Visconti. Ce n’est pas une histoire politique, mais il y a quand même cette rivalité dans la ville qui est la métaphore d’une tension politique mondiale », explique Denoncourt.

Tout en souhaitant être le plus fidèle possible à l’esprit de Shakespeare, sans pour autant l’être autant que l’avait été Zeffirelli, le metteur en scène a voulu tirer profit des observations sur la jeunesse italienne auxquelles il se livre dans le petit village qu’il habite en Toscane.

« J’ai voulu savoir ce qu’avait voulu écrire Shakespeare, et je peux me tromper, car je ne suis pas plus fin que les autres. Chez Luhrmann, Roméo est un bon gars, mais rien ne l’indique chez Shakespeare. Ces jeunes-là ont des couteaux, mais ce ne sont pas des gangs de rue comme dans West Side Story, qui est campé dans un quartier pauvre. Ce sont des jeunes très riches, des douches qui jouent une game qui se terminera très mal. En Italie, les ados sont bien arrangés, il n’y a pas de monde laid. Et c’est cette bella figura que je voulais mettre en scène. »

Sensibilité viscontienne

Outre la beauté des jeunes acteurs, dont Marianne Fortier et Philippe Thibault-Denis, ses Roméo et Juliette, Denoncourt a aussi voulu offrir au public une esthétique soignée, puisant à la fois dans l’austérité de l’architecture italienne de l’époque et l’élégance du cinéma de Visconti.

Photo: David Afriat Le Devoir Les Roméo et Juliette de Serge Denoncourt: Marianne Fortier et Philippe Thibault-Denis, en compagnie du metteur en scène

« Le texte de Normand Chaurette me laisse beaucoup de place ; je peux alors décider du sens que je veux donner aux mots. Il y a beaucoup de trucs auxquels je donne un deuxième sens visuellement. Toute la pièce est écrite en oxymorons : la nuit, le jour ; la lune, le soleil ; la guerre, l’amour. Au départ, le décor est tout blanc, puis tout devient noir ; le noir l’emporte sur la lumière. Il y a toute cette poésie que je voulais rendre visuelle. On peut imaginer que les batailles en ville sont entre les fascistes et les non-fascistes. Déjà ça m’aidait à situer les costumes, les décors. J’avais envie de mettre en scène l’architecture fasciste, comme dans l’EUR [Esposizione Universale di Roma, quartier de Rome] avec ses grandes colonnades. »

Si les Italiens comparent sa direction d’acteurs à celle de Visconti, Serge Denoncourt révèle qu’il y a un je-ne-sais-quoi de pasolinien dans sa relecture de Roméo et Juliette. Notamment dans sa vision de Mercutio (Benoît McGinnis), personnage qu’il a lui-même incarné en travesti dans À propos de Roméo et Juliette de Pierre-Yves Lemieux, 10 ans avant l’adaptation de Baz Luhrmann.

« Dans la pièce, il y a deux histoires d’amour : celle de Mercutio et Roméo ; et celle de Roméo et Juliette. Mercutio est un homosexuel vieillissant qui se tient avec des petits gars, qui boit, qui est amoureux de la beauté de Roméo. À l’adolescence, les garçons italiens couchent ensemble même s’ils ne sont pas gais. Dans ma mise en scène, on comprend que Mercutio joue à touche-pipi avec les garçons et qu’eux, ça ne les dérange pas. Comme son amour pour Roméo est impossible et qu’il comprend la montée du fascisme, il se laisse tuer par Tybalt. Il y a donc trois suicides. »

Un amour d’adolescence

Dans ce Roméo et Juliette, on ne retrouvera pas que l’élégance, la décadence et la mélancolie des films de Visconti. De fait, Serge Denoncourt y soulignera le caractère très sexuel des jeunes amants, ainsi que les frustrations sexuelles des adultes évoluant autour d’eux, notamment celles de lady Capulet (Catherine Proulx-Lemay), jalouse de sa fille et négligée par son mari. Bref, il y aura des hormones dans l’air !

« Le rapport entre Roméo et Juliette est très moderne : elle est prête à baiser avec son chum ! Je capote parce que je pensais monter un joli classique élégant et non une pièce qui aurait pu être écrite avant-hier. Il n’y a aucune pudeur judéo-chrétienne et pourtant, la pièce a été écrite il y a 400 ans. C’est une sexualité très dite : le frère Laurent [Guillaume Cyr] en parle, la nourrice [Debbie Lynch-White] en parle, Mercutio en parle énormément, Juliette aussi. J’ai lu Cocteau, Sauvageau et plusieurs autres, mais je suis obligé d’arriver à la conclusion que personne d’autre que Shakespeare n’a mieux décrit le trouble adolescent. »

Roméo et Juliette

Pièce de William Shakespeare. Traduction de Normand Chaurette, mise en scène de Serge Denoncourt. Théâtre du Nouveau Monde. Jusqu’au 18 août.