Théâtre - Donatien poursuivi par la tentation

La fascination morbide exercée par les poètes maudits dépasse tout entendement. Généralement, la mythification qui s'ensuit fausse à jamais le jugement porté sur l'oeuvre. Un surcroît d'attention est certes accordé aux artistes mais, inévitablement,.on finit par moins s'occuper des oeuvres de ceux-ci, les aspects biographiques reléguant dans l'ombre toute autre dimension. Or, c'est ce qui alimente encore grandement l'intérêt porté aux pièces du poète automatiste, Claude Gauvreau.

La metteure en scène, Lorraine Pintal, n'en continue pas moins sa quête de réhabilitation de ce théâtre. Elle s'arrête à présent à L'Asile de la pureté, décrit avec emphase dans le programme du TNM comme «la première grande oeuvre dramatique de l'auteur». 1953 nous est donné comme son année d'écriture. Elle précède donc de trois ans La Charge de l'orignal épormyable, qu'elle préfigure à bien des égards. Tout comme Les Oranges sont vertes, revue par Pintal en 1998, constitue une variation supplémentaire sur le thème de l'artiste persécuté.

Mais le ridicule nuisant, Gauvreau n'atteint, ni dans L'Asile ni dans Les Oranges, la gravité de La Charge. À mon avis, parce que, dans les deux cas, l'ego du héros — la complaisance envers lui-même que l'auteur prête à son double — étouffe les résonances sociales. Par conséquent, la mise en scène doit surenchérir sur cet aspect pour compenser.

Lorraine Pintal ne procède pas autrement. À l'origine, une première mouture a même vu le jour dans l'hôpital psychiatrique où Gauvreau avait séjourné. Transporté sur le plateau du TNM, L'Asile bénéficie à présent d'un prologue dont la fonction est similaire: un choeur de psychiatrisés nous plonge dans le bain. La note liturgique de départ s'accorde bien à la sainteté attachée, ici, à la qualité de poète. Aussi le spectateur doit-il être doté d'une foi sans mélange pour suivre Donatien Marcassilar dans son jeûne, sous peine de décrocher devant les énormités d'une écriture, qui les accumule.

Fort heureusement, le rôle central du jeûneur a été confié à Marc Béland. Judicieusement, ce formidable acteur se jette moins dans l'exaltation verbale qu'il ne confère une densité charnelle, viscérale même, à Donatien Marcassilar. Dès lors, il ramène un peu sur terre ce poète prêt à aller rejoindre sa muse suicidée dans l'éther et empêche surtout la pièce d'être avalée par la mégalomanie de l'auteur. Quant aux autres acteurs, ils participent — de leur mieux — à la satire assez facile de l'époque ou affichent inopinément une noblesse de circonstance, contaminée par osmose, j'imagine, d'avoir côtoyé génie si pur. Il serait déplacé de les accuser de ne pas avoir joué des nuances, qui n'appartiennent pas à cet univers manichéen.

De ce point de vue, la cérémonie orchestrée par Lorraine Pintal, à laquelle Walter Boudreau ajoute, par sa musique impure, un contrepoint ironique, constitue une mise à distance relativement réussie des tentations hautement prévisibles de Saint-Donatien-Marcassilar. Quant à Danielle Lévesque, son décor parvient à souligner le désir d'élévation par sa verticalité et sa blancheur, mais aussi la médiocrité ambiante grâce aux lignes horizontales qui dominent l'espace auquel est confiné le héros.

Ce traitement royal ne fait pas de L'Asile de la pureté une «tragédie moderne» moins grandiloquente. Difficile en effet de composer avec des répliques telles que «On me bannit de mon drame personnel» ou encore «On réclame le littérateur jeûneur.» Cela étant, au minimum, Lorraine Pintal a-t-elle essayé de trouver une forme cohérente à une quête maladroite. Car, au moins autant que par son époque, Gauvreau a été piégé par la destinée de poète maudit qu'il n'a cessé de se forger. Faute de lucidité, son théâtre n'est pas toujours à la hauteur de sa soif d'absolu.