Shakespeare change de sexe

Amanda Kellock et Danette MacKay ont transposé l’action dans un futur post-apocalyptique.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Amanda Kellock et Danette MacKay ont transposé l’action dans un futur post-apocalyptique.

Pour s’exprimer en termes contemporains, disons que la pièce de Shakespeare ne passerait pas le fameux test de Bechdel, conçu pour jauger la présence féminine dans les oeuvres. La nouvelle directrice artistique du Théâtre Répercussion désirait monter Jules César — une première pour la compagnie en 28 ans d’existence — pour sa tournée estivale de Shakespeare-in-the-Park. Mais elle jugeait difficile de présenter tel quel ce texte, qui ne comporte que deux personnages féminins, des épouses inquiètes pour leur homme…

« Elles n’ont aucun pouvoir et sont réduites au silence. Et moi, comme femme, je n’en peux plus », explique Amanda Kellock, qui a donc décidé de miser plutôt sur une distribution exclusivement féminine. Bref, l’exact contraire des conditions de la création, une époque où tous les interprètes devaient être mâles.

Avec le répertoire du Grand Will, la metteure en scène se trouve souvent aux prises avec ce problème. Et sa propension à opérer un changement de sexe chez certains personnages relève d’abord du désir de donner des rôles consistants aux actrices. « Si je lis Jules César, c’est Cassius, Brutus, Marc-Antoine que je veux jouer, pas les personnages féminins ! » C’est aussi une façon d’illustrer que les enjeux politiques que pose la pièce intéressent, et concernent aussi, les femmes.

Écrite en 1599, la tragédie raconte le complot fomenté par certains tribuns contre Jules César (Leni Parker), un dictateur adulé auquel ils prêtent l’intention de devenir roi, puis la guerre qui découle de cet assassinat pour sauver la République. Amanda Kellock s’intéresse au conflit « entre les besoins de la société et l’ambition personnelle ». Et se demande si la violence est une réponse valable contre ce qui menace la démocratie.

La pièce explore aussi l’influence des dirigeants sur des citoyens qu’ils manipulent. « Mais on voit aussi que le peuple a beaucoup de pouvoir. Ces politiciens ont besoin du peuple pour faire ce qu’ils veulent. »

Ce culte de la personnalité n’a pas disparu : « En ce moment, c’est un peu comme Trump. »« Sauf que César était pas mal plus intelligent ! » rétorque malicieusement la comédienne Danette MacKay, qui incarne Cassius, l’instigateur de la conjuration.

Pouvoir féminin

Pour justifier sa distribution, la metteure en scène a transposé l’intrigue dans un futur post-apocalyptique, dévasté par la guerre, où l’une des sociétés restantes a décidé de bannir les hommes. Sauf que cette civilisation féminine persiste à reproduire les anciens modèles et à se partager les rôles selon une division traditionnelle des genres : certaines ont donc choisi de vivre « comme des hommes ». « C’est pourquoi c’est une tragédie : leur démarche utopique n’a pas fonctionné. »

Paradoxalement, Amanda Kellock est l’une de ceux qui croient que, si les femmes étaient au pouvoir, le monde serait différent. « Je pense qu’on n’a jamais vu une société importante où les femmes ont vraiment le pouvoir. On découvre ici qu’on est enclines aux mêmes passions et erreurs. Mais à la fin du spectacle — c’est la seule chose que j’ajoute à Shakespeare —, les survivantes ont un moment d’épiphanie. »

Partie sans idée préconçue, la metteure en scène découvre à mesure ce que cette féminisation apporte à la pièce. « Je pense qu’il y a des moments où on entend le texte différemment. » La violence prend une autre couleur, estime pour sa part Danette MacKay. « On est tellement habitués à voir les hommes associés aux atrocités de la guerre qu’on devient un peu immunisés. Mais quand c’est une femme qui dit ces choses-là, c’est traumatisant. »

L’interprète de Cassius affirme jouer d’abord « l’intention du texte », et pas le sexe de son personnage. Par contre, elle s’efforce de rendre la voix forte de ce puissant général et, sur le plan physique, d’occuper l’espace. La comédienne constate qu’en général, les femmes ne sont pas habituées à s’imposer sans s’excuser. « C’est la première fois de ma vie que je travaille avec seulement des femmes. J’adore ça. C’est intéressant de voir comment les actrices apprennent graduellement à prendre de la place. » Car il en irait dans les salles de répétition comme dans n’importe quelle réunion : ce sont les hommes qui s’imposent, même s’ils sont minoritaires. « C’est le pouvoir qui veut ça. Mais lorsqu’on est seulement entre femmes, on a la liberté de faire ce qu’on veut. »


Bienvenue aux unilingues

Cet été, Shakespeare-in-the-Park sera accessible aux francophones rebutés par l’exigeant texte original. Grâce à la mise à l’essai d’une technologie de la compagnie Plank Design, les spectateurs pourront télécharger le texte traduit sur leur cellulaire.

Jules César

Texte : William Shakespeare. Mise en scène : Amanda Kellock. Une production du Théâtre Répercussion. Du 7 juillet au 3 août, dans des parcs de la région montréalaise.