Théâtre - La langue du dire dur

Claude Poissant a un grand nez et, en plus, il sait s'en servir. Il vient de dénicher un texte ahurissant du comédien François Godin. Une langue puissante. Un souffle. Un rythme. Une litanie derrière laquelle se glisse, sinueuse, une vision peu commune des rapports entre les êtres. Tout d'un bloc...

À la lecture on est d'abord frappé par l'étrangeté de cette langue coulée en d'interminables phrases sans presque aucune ponctuation ni majuscule et l'on se surprend bientôt à rythmer tout cela dans sa tête une vague après l'autre comme s'il fallait d'abord respirer ce texte pour réussir à entrer dedans. Puis, on se calme. Et on se demande tout de suite comment on va réussir à monter une telle «chose»...

Ponctuations scéniques

J'ai tout de suite posé la question à l'auteur, François Godin. Un comédien que l'on voit ici et là au théâtre et à la télé depuis qu'il est sorti du Conservatoire en 1987 après des études en interprétation. Godin, qui jouait dans la deuxième version des Feluettes montée par Claude Poissant, il y a déjà une douzaine d'années, avec Jean-Louis Millette, et qui écrit depuis tout ce temps, en parallèle, surtout pour la radio, et qui me répond en souriant. «Je ne sais pas vraiment... Ce que je sais, c'est que cette forme d'écriture et ce langage se sont imposés à moi et que ce n'est que de cette façon que j'ai pu écrire ce texte en prenant plaisir à l'écrire... Mais ce n'est pas tout à fait vrai puisque j'ai assisté à des lectures avec les comédiens puis à certaines répétitions et je sais comment Claude Poissant a travaillé avec son équipe.»

Et ça ressemble à quoi? «Ça ressemble à des ponctuations scéniques. Claude connaît bien le texte puisqu'il en a déjà orchestré une lecture en 2002 dans le cadre de la Semaine de la dramaturgie. Il l'a d'abord découpé en segments: une vingtaine. Il a commencé par aérer le texte. Et puis ensuite, comme l'équipe du PàP a l'habitude de fignoler longtemps ses productions, il a fait appel à Ludovic Bonnier qui a écrit une trame sonore pour appuyer tout cela, puis à Suzanne Trépanier qui, elle, a travaillé le mouvement avec les comédiens. Je peux vous dire que ce que j'ai vu jusqu'ici m'a séduit.»

Revenons à la langue. À cette langue dure, d'abord sans repère visible aucun pour le lecteur, et que les spectateurs, eux, recevront digérée, respirée, directement de la bouche des comédiens. Cette première «difficulté» évacuée, ils n'en seront pas quittes pour autant, les spectateurs: c'est plutôt la bizarrerie de la structure du langage des personnages qui les frappera de plein fouet. Le texte de Louisiane Nord est fondé sur l'oralité, sur son rythme, ses césures et ses ellipses. C'est une langue cassée, brisée, mais une langue multipliée aussi, coulante comme un fleuve débouchant sur le grand large. On pense à la Louisiane, oui, et aux Cajuns. Aux cousins acadiens aussi. François Godin, lui, aime mieux parler d'une «langue de couleur nord-américaine».

«Je n'ai aucun type de lien avec la Louisiane, dira-t-il. Et même si mon père est Acadien, je ne suis passé par là qu'en visiteur, à quelques reprises. Comme les deux soeurs de mon histoire, Madeleine et Lyne, qui se retrouvent dans cet endroit sans nom, irréel, incertain, ce territoire imaginaire où elles sont déjà allées en vacances avec leurs parents quand elles étaient toutes petites [...] Tous les personnages parlent une langue nord-américaine; une sorte de français à fleur de peau auquel se greffent des structures et des mots anglais. Et toujours, tout près, la mer est là. Parce que c'est là, dans ce seul cadre, que cette histoire pouvait exister.»

Absences et abandons

Il faut préciser que Louisiane Nord se conjugue au rythme des abandons et des absences. François Godin raconte que l'histoire des deux soeurs (Lyne et Madeleine) est la situation-noyau de son texte, qu'il a d'abord «vu» celles-ci dénouer difficilement leur relation sur un fond de dunes de sable et d'air salin puis que tout le reste de son histoire est venu se greffer là-dessus par la suite. Pourtant, quand on voit se dérouler l'action, c'est d'abord le thème de l'abandon qui s'impose. Tout autour des personnages, la région, le territoire se vide. Et chacun d'eux, ou presque, a vu un père l'abandonner en prenant le large.

«Tout le monde part, reprend l'auteur, seul le personnage de Lyne restera en ce territoire vide qui paraît destiné à devenir une sorte de mouroir. Personne ne table sur une histoire. Tous sentent le besoin de partir pour se réinventer et pour pouvoir toujours tout recommencer à neuf. Après avoir été abandonnés, leur premier réflexe sera de transformer cela en autre chose, en une nouvelle série de possibilités de vie.»

Si tous les personnages partent, l'action de Louisiane Nord est par contre remarquablement statique. On n'y voit qu'un lieu, qu'un décor au premier plan duquel les personnages viennent vivre un bout de vie puis s'en vont. Il est facile de deviner que cet aspect de la production a dû fasciner Claude Poissant, qui aime bien relever les défis impossibles...

«Claude voulait que les corps vivent, explique François Godin. Selon sa méthode habituelle, il a commencé à travailler en atelier avec les comédiens le printemps dernier. Avec les mêmes comédiens qu'il avait choisis pour la lecture de la Semaine de la dramaturgie, à l'exception de Céline Bonnier — qui s'était engagée avec Brigitte Haentjens pour La Cloche de verre — et d'Éric Paulhus qui, lui, joue dans L'Asile de la pureté au TNM. Ils se sont revus durant l'été, puis en septembre et en novembre et les répétitions ont commencé en janvier. Pendant ce temps, Poissant a aussi travaillé avec les concepteurs et, au bout du compte, au bout de ce long apprivoisement patient, le défi de la langue s'est peu à peu estompé. Le spectacle respire, ponctué de tableaux figés dans l'espace qui viennent rythmer les moments forts de la production. Ça donne un show vivant, parfois très stylisé mais d'abord centré sur les rapports entre les personnages.»

François Godin parlera encore de la finesse du travail de l'équipe du PàP. Des images fortes qu'il a vues surgir de son texte, de leur «pouvoir énorme». Du fait aussi qu'il se sent privilégié. Et que tout cela a commencé avec le travail fait par le CEAD (Centre des auteurs dramatiques), qui lui a tout de suite proposé un atelier privé avec comédiens pour vérifier si cette langue du dire dur pouvait se mettre en bouche. La réponse reste à venir.

Mais le fait est qu'on vient de découvrir ici une nouvelle voix. Un nouveau souffle dont on espère déjà les prochaines longues phrases sinueuses, envoûtantes et introspectives.

LOUISIANE NORD

Un texte de François Godin mis en scène par Claude Poissant.

Une production du Théâtre Petit à Petit présentée à l'Espace Go

du 20 février au 20 mars

(514) 790-1245