Amour, haine et Hydro

«J’aime Hydro», dramaturgie documentaire présentée dans le cadre du Festival TransAmériques.
Photo: Alexi Hobbs «J’aime Hydro», dramaturgie documentaire présentée dans le cadre du Festival TransAmériques.

La question mérite certainement d’être posée : alors que le Québec se trouve en situation de surproduction énergétique — oui, Hydro-Québec a des capacités lui permettant de produire plus d’électricité que la population est capable d’en consommer —, pourquoi diable poursuivre les travaux de construction d’un barrage sur la rivière Romaine, majestueux affluent du Saint-Laurent qui coulait jusque-là sans entrave depuis la Côte-Nord ? Pourquoi détruire un écosystème sauvage pour accroître une production d’énergie dont nous n’avons pas besoin ? Pourquoi ?

La question peut donner l’impression de contenir la réponse, mais les apparences sont souvent trompeuses, y compris dans la sphère de l’engagement social et des bons sentiments, comme le démontre J’aime Hydro, dramaturgie documentaire présentée cette semaine dans le cadre du Festival TransAmériques qui se tient à Montréal. L’objet se dévoile en trois actes, façonnés pour persister dans le temps en trois baladodiffusions, oscillant entre naïveté, celle attachante de la comédienne Christine Beaulieu qui a donné naissance à cette enquête théâtrale, et mise en perspective par les faits d’une troublante complexité.

À la frontière

Rien n’est noir, rien n’est blanc, tout est délicieusement à la frontière des deux dans ce récit à la tonalité très personnelle d’une jeune comédienne bien de son temps, préoccupée par ses amours, ses divertissements, son yoga et ses séances chez le psy et qui un jour découvre que la société d’État, qu’elle savait liée à l’émancipation d’un peuple, qu’elle croyait intimement liée à un développement collectif pour le bien de tous, prend aussi des décisions contre nature. C’est un contact accidentel avec un groupe de spectateurs sortant de la projection du film documentaire Chercher le courant de Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere, dénonçant le harnachement de la Romaine, qui va allumer sa mèche.

Le point de départ, avec son Roy Dupuis descendant la Romaine en canot et en colère contenue, est connu, contrairement à la destination vers laquelle Christine Beaulieu se laisse descendre entre eaux vives, rapides et eaux calmes, au gré des rencontres avec plusieurs experts qu’elle convoque dans son embarcation pour laisser la diversité de leurs points de vue éclairer ses préoccupations. Pas juste des écolos. Des économistes, des financiers et même un vice-président d’Hydro-Québec dont la rencontre va se jouer au terme de deux rendez-vous manqués particulièrement savoureux. Là où l’on attend des réponses, c’est finalement des nuances qui apparaissent.

La trame narrative, habilement assemblée avec la complicité d’Annabel Soutar — spécialiste du théâtre documentaire qui, par ses oeuvres, est revenue par le passé sur l’impact des années Harper sur la science ou sur l’affaire Freddy Villanueva —, a ce charme, cette efficacité, cet équilibre, cette part d’intimité et toutes ces images et rebondissements calculés que les anglophones appellent « storytelling », l’art d’intéresser son public à une histoire. Elle est nourrie également par une comédienne en parfaite maîtrise de son canot, soutenue par un Mathieu Gosselin convainquant dans son incarnation sur scène des figures humaines que Christine Beaulieu a croisées lors de son enquête qui, au final, interroge la validité et la valeur aujourd’hui du pacte social qui unit les Québécois à la société d’État.

En trois heures, avec entracte, la démonstration devient peut-être un peu longue vers la fin, mais sans doute de manière excusable puisque, quand on aime Hydro, ou pas, on ne compte visiblement pas.
 

J’aime Hydro

Texte et mise en scène : Christine Beaulieu, Annabel Soutar et Philippe Cyr. Avec : Christine Beaulieu, Mathieu Gosselin et Mathieu Doyon. FTA, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, 8 juin, 19 h.