Sur les flots gris de l’hiver

Stéphanie Jasmin est la cometteure en scène de «L’autre hiver», opéra contemporain qu’elle signe à huit mains avec Denis Marleau, l’écrivain Normand Chaurette et le compositeur Dominique Pauwels. «C’est un objet étrange, c’est le moins qu’on puisse dire.»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Stéphanie Jasmin est la cometteure en scène de «L’autre hiver», opéra contemporain qu’elle signe à huit mains avec Denis Marleau, l’écrivain Normand Chaurette et le compositeur Dominique Pauwels. «C’est un objet étrange, c’est le moins qu’on puisse dire.»

Un navire s’avance dans la brume. À son bord, les amants maudits voguent vers l’Angleterre… ou peut-être rentrent-ils en France ? Le sens de ce voyage reste en flottement. On connaît la passion orageuse qui unit un temps Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, mais est-ce bien eux, sur le pont ? Ils ne semblent pas se reconnaître, à moins qu’il ne s’agisse d’un jeu. Parce que, bon, sur la scène, ce sont tout de même deux femmes qui viennent jouer et chanter la partition de ces deux figures mythiques.

« C’est un objet étrange, c’est le moins qu’on puisse dire », reconnaît Stéphanie Jasmin en souriant. La cometteure en scène de L’autre hiver, opéra contemporain qu’elle signe à huit mains avec Denis Marleau, l’écrivain Normand Chaurette et le compositeur Dominique Pauwels, se prépare à livrer cette création au public montréalais, dans le cadre du Festival TransAmériques.

« Ce n’est pas un éloge ou une mise en chant de la poésie de Rimbaud et de celle de Verlaine, lesquelles existent par elles-mêmes, on les connaît et elles sont très belles. C’est plutôt l’écho d’une relation paradoxale, qui se joue entre la lumière et l’obscurité. » Dans ce jeu de masques incertain, ce simulacre impliquant peut-être le meurtre d’un enfant, on reconnaît des motifs propres à l’univers de Chaurette, du délire halluciné et choral d’Émile Nelligan dans Rêve d’une nuit d’hôpital au faux-vrai sacrifice humain sur fond de jalousie de Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans.

Stéphanie Jasmin rappelle aussi la grande musicalité inhérente à l’écriture de ce fin connaisseur de l’opéra. C’est Denis Marleau et elle qui, invités à travailler sur une oeuvre autour de « la rencontre entre ces deux enfants terribles, qui étaient constamment dans le registre de l’enfance et de la délinquance, de la beauté et de l’écriture sublime », ont aussitôt penser à Normand Chaurette, dont ils ont créé plusieurs pièces à la scène. « Il nous semblait tout à fait désigné pour entrer dans cette thématique, lui qui avait aussi placé au centre du Petit Köchel un personnage d’enfant génial. »

Une orchestration complexe

L’autre hiver, créé en septembre dernier à l’occasion de l’événement Mons 2015, capitale européenne de la culture, a également permis au duo directeur de la compagnie UBU de poursuivre sur une nouvelle voie sa saisissante exploration des possibilités du masque vidéographique. Après Les aveugles de Maeterlinck, l’Agamemnon de Sénèque à la Comédie-Française et l’exposition La planète mode de Jean-Paul Gaultier, pour ne nommer que ceux-là, le temps était venu d’initier leurs inquiétantes effigies aux rudiments du chant choral.

« Comme metteurs en scène d’opéra, nous sommes au service de la musique : c’est elle qui a le dernier mot, dans la mesure où elle apporte le temps, le rythme, où elle modifie parfois une nuance ou le sens de certaines choses dans le texte. Par contre, la présence des mannequins vidéo imposait elle aussi une grande contrainte à Dominique, car il fallait qu’il y ait assez tôt dans le processus des compositions assez clairement établies pour que nous puissions les enregistrer et les filmer, ce qui est très long », explique Jasmin, qui reconnaît que les enjeux techniques de cette coproduction internationale étaient énormes.

« Tout le monde a dû apprendre une nouvelle méthode de travail. Imaginez : il faut synchroniser de la musique live, de la musique préenregistrée, du chant en direct et de la vidéo. Le chef d’orchestre dirige musiciens et chanteuses, mais aussi les choeurs de masques, c’est lui qui leur donne leurs cues. Le tout doit aussi demeurer vivant, souple. » Plusieurs représentations données en Europe depuis l’automne ainsi qu’à Ottawa la semaine dernière auront permis aux intervenants « humains » de bien peaufiner leur appropriation organique de ce dispositif complexe, selon la cometteure en scène.

Les femmes et les enfants d’abord

Sur ce bateau fantomatique, les choeurs de passagers sont au nombre de deux. Il y a d’abord les femmes, qui renvoient entre autres à une forte galerie féminine comprenant les mères respectives des poètes, la soeur de l’un et l’épouse malheureuse de l’autre, puis les enfants, telles les traces d’une jeunesse envolée, mais aussi un rappel du rôle d’instituteur que Verlaine remplissait outre-Manche.

Comme c’était notamment le cas dans Les aveugles, les mêmes visages sont ici dédoublés, multipliés. La même comédienne-chanteuse prête ses traits à tous les adultes, alors que toutes les figures enfantines sont celles de deux jeunes interprètes de l’Opéra de la monnaie de Bruxelles. « Comme on est dans une théâtralité de la reproduction, c’est intéressant de voir comment on peut travailler la figure humaine qui prend d’un coup plusieurs identités. Et au final, les petits garçons trouvaient ça très drôle de se voir en petites filles ! »

C’est au LOD muziektheater de Gand, en Flandre-Orientale, que la synthèse des diverses parties de L’autre hiver fut effectuée ; consacré à la production d’opéra et de théâtre musical, l’établissement s’est donné le mandat rare d’accueillir des créateurs pour des séjours à long terme, sur plusieurs années, comme c’est le cas pour Dominique Pauwels. Bénéficiant du soutien du personnel local, Stéphanie Jasmin comptait néanmoins sur son habituelle « garde rapprochée » — le monteur et vidéaste Pierre Laniel, la sculptrice Claude Rodrigue, le maquilleur et coiffeur Angelo Barsetti — pour réaliser en un temps très court les plus de mille petits films nécessaires au déroulement du spectacle.

« C’est intéressant parce que ça nécessite une réelle intégration des arts, ce n’est pas chacun fait son travail. On a besoin d’avoir cette conscience-là les uns des autres pour trouver des solutions. Mais disons que c’était intense… », conclut la créatrice.
 

L’autre hiver

Livret : Normand Chaurette. Musique : Dominique Pauwels. Mise en scène : Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Une coproduction de LOD muziektheater (Gand), de Mons 2015, capitale européenne de la culture, du Manège de Mons, d’UBU compagnie de création, du Festival TransAmériques et de plusieurs autres partenaires européens, présentée à la salle Pierre-Mercure du centre Pierre-Péladeau dans le cadre du Festival TransAmériques, les 1er et 2 juin.