Dans la solitude de la surmédiatisation du soi

La comédienne Daria Deflorian dans la pièce de théâtre «Reality»
Photo: Futura Tittaferrante La comédienne Daria Deflorian dans la pièce de théâtre «Reality»

Ça commence par une fin qui n’a forcément jamais été enregistrée dans un de ses 478 carnets : la mort, celle de Janina Turek, que les deux comédiens sur scène cherchent à incarner avec le plus de justesse, de rigueur et de précision possible. En guise d’hommage, sans doute.

On est un 12 novembre 2000 à Cracovie, 50 ans après que cette Polonaise qui s’écrase en pleine rue à cause d’une crise cardiaque, ait commencé à l’âge de 29 ans à tenir un journal minutieux de son existence, de ses interrelations sociales, des objets qu’elle a reçus, de ceux qu’elle a donné, des repas qu’elle a mangés… événements d’une banalité déroutante qu’elle a enregistrée dans ses carnets.

Découverte par le documentariste polonais Mariusz Szcygiel, cette vie en morceaux forme un tout fascinant et terriblement à-propos dans Reality, production italienne posée pour deux instants à peine sur les planches de l’Espace Go à Montréal, dans le cadre du Festival TransAmériques.

En codifiant chaque émission de télévision qu’elle a regardée, les films qu’elle est allée voir au cinéma, les visites à son domicile, planifiées et non planifiées, les rencontres dans la rue — en « carrière », elle a côtoyé plus de 80 000 individus, dont plusieurs reviennent dans ses carnets avec toujours le même numéro d’identifiant et avec des nouvelles précisions sur leur apparence ou leurs animaux de compagnie —, Janina Turek aura été à l’avant-garde de cette obsession très contemporaine de se raconter, de tenir le journal de son ordinaire, de tenir la nomenclature de chacun de ses gestes sans autre finalité que celle-là. Elle, le faisait à la main dans de petits carnets lignés. D’autres disposent désormais d’un compte Facebook pour lui emboîter le pas.

Cette anthropologie dramaturgique du duo formé par Daria Deflorian et Antonio Tagliarini ne fait pas ce rapprochement, mais elle questionne la construction de la réalité qui émerge de cette accumulation de fragments à l’importance très relative. Le 19 février 1956, Janina écrit : « Mangé de la saucisse chaude à la moutarde douce, avec du pain. Compote de pommes et chocolat concassé pour le dessert. Ajouté une tranche de cake. » Le 6 décembre 1946 ? « Offert à Leszek pour la Saint Nicolas : 1. des cigarettes américaines de Chelsea. 2. Des cigarettes polonaises de Baltyk. 3. Un Saint-Nicolas en sucre. »

La quête de sens dans cette masse d’insignifiance est habile. Elle repose en grande partie sur un jeu tout en interrogation qui retient sa perplexité pour mieux laisser le soin à la trame narrative de rappeler que la vérité de cette vie ainsi médiatisée, dans l’enregistrement maladif de ses détails, tient sans doute bien plus dans ce qu’elle ne raconte pas ou oublie sciemment de taire.

Mais plus profond encore, c’est le thème de solitude, de l’angoisse face à l’existence humaine et de l’ennui même — Janina Turek était une femme au foyer bien de son temps — qui impose au final son diktat de cette incursion dans l’existence de cette héroïne du rien. Une perspective forcément troublante lorsqu’on entend les mots de cette Polonaise dresser dans plusieurs entrées de ses carnets les composantes de ses repas, comme d’autres prennent désormais en photo leurs assiettes au restaurant ou la mousse illustrée de leur café latté pour en faire profiter la planète entière.
 



 

Reality

Texte, mise en scène et interprétation : Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. FTA, Espace Go, 28 et 29 mai, 16h (également le 3 et 4 juin prochain au Périscope à Québec dans le cadre du Carrefour de théâtre)

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