Nos lèvres sont scellées

Comme l’image du performeur avec sa poupée parlante renvoie souvent à un imaginaire forain dépassé, Gisèle Vienne veut faire reconnaître la valeur artistique de la ventriloquie.
Photo: Estelle Hanania Comme l’image du performeur avec sa poupée parlante renvoie souvent à un imaginaire forain dépassé, Gisèle Vienne veut faire reconnaître la valeur artistique de la ventriloquie.

C’est un souvenir impérissable, de ceux qui font encore frissonner des années plus tard alors que remontent des bouffées d’horreur mêlée d’admiration. Sur la scène du théâtre La Chapelle, un jeune homme nous remerciait d’assister à sa petite séance d’art-thérapie, lui qui extériorisait traumatisme et culpabilité par le truchement de marionnettes à gaine assez rudimentaires. Complice servile de deux meurtriers, il nous rejouait par la feutrine les sévices corporels dont il avait été le témoin. L’étonnant Jonathan Capdevielle y allait aussi d’un long numéro de ventriloquie dans le prenant Jerk, présenté ici en 2010.

« Le matériau n’est pas aussi violent cette fois-ci », tient à nous prévenir Gisèle Vienne lorsqu’interrogée sur The Ventriloquists Convention. La metteure en scène parle plutôt d’une mélancolie, d’une tristesse, mais aussi d’un humour, quoiqu’un peu distordu. « Je ne cherche pas à manipuler le spectateur ou à entrer avec lui dans un rapport de provocation qui le pousserait à sortir du jeu, à se protéger. Ce que je tâche de faire, c’est interroger l’ambivalence de nos sentiments : en gros, on sait ce qui est bien et ce qui est mal, mais il subsiste des zones de doute. Ce qui est intéressant, c’est de sonder ce trouble de manière plus profonde, et il me semble que le champ de l’art est le bon endroit pour avoir ce dialogue-là. »

Photo: Estelle Hanania Comme l’image du performeur avec sa poupée parlante renvoie souvent à un imaginaire forain dépassé, Gisèle Vienne veut faire reconnaître la valeur artistique de la ventriloquie.

Entre les figures démultipliées qui prendront d’assaut la scène de l’Usine C naîtra aussi un dialogue, aux couches nombreuses et piégées. Entre les ventriloques et leurs poupées — une sauterelle, un petit homme en costume gris, une effigie du rockeur Kurt Cobain… — réunis dans cette convention fictive, la frontière entre les niveaux de réalité se dissolvent. Si un tel rendez-vous annuel d’envergure existe réellement et se tient chaque année dans le Kentucky, la metteure en scène dit y avoir surtout découvert les aspects humains et relationnels de cette pratique.

« Ce qui était très touchant et très beau, c’est qu’on avait alors un rapport direct avec les ventriloques. Ils nous ont autorisés à filmer, on a fait des entrevues, ajoutant beaucoup de matériel à ce qu’on avait déjà. Ils n’avaient qu’une demande : “Attention, ne vous moquez pas de nous. On a l’habitude qu’on nous prenne pour un freakshow.” C’était chouette d’être dans un rapport direct, d’avoir leur ressenti par rapport à l’image qu’on pouvait avoir d’eux, d’entendre leurs réflexions », relate Vienne.

Un vernis de ringardise

Il est vrai que l’image du performeur avec sa poupée parlante renvoie souvent à un imaginaire forain dépassé et poussiéreux. La créatrice le déplore : « On peut même dire que c’est devenu ringard, déconsidéré. On peine à prendre en compte la valeur artistique de la ventriloquie. » Elle cite comme exemple Michel Dejeneffe, invité régulièrement sur les ondes de la télévision française dans les années 1980 accompagné de son personnage Tatayet. « C’est quelqu’un de très fin, qui adore le théâtre contemporain et qui a beaucoup souffert d’être relégué au seul registre du divertissement », dit celle qui, en tant que praticienne de la marionnette, en connaît un bout sur la hiérarchisation des arts vivants.

Cette mauvaise réputation a une longue histoire, d’ailleurs. Associée à la magie et à certains rituels, mais aussi à un art de la tromperie et du charlatanisme, la ventriloquie fut longtemps suspecte et sulfureuse. À une certaine époque, ce fut une technique dont usèrent largement les nécromanciens, spécialistes de la résurrection des morts, comme le rappelle Gisèle Vienne.

Ses propres acteurs-marionnettistes, à commencer par son complice de longue date Capdevielle, n’étaient pas au départ très emballés d’avoir à apprendre les techniques de projection sans remuer les lèvres. « En travaillant, ils ont pourtant compris que c’était un pinceau fabuleux à ajouter à leur palette. C’est très technique, mais quand c’est bien fait, ça demeure assez sidérant, une sorte de magie acoustique. C’est entre autres parce que notre ouïe n’est pas très précise que nous sommes impressionnés ; selon l’acoustique du lieu, c’est parce que je vois la personne qui parle, ou alors la marionnette, que je situe bien le son, sinon ce dernier flotte autour du corps. »

Dans la foulée du succès de Jerk, Vienne fait des émules, ce qui la ravit. Entre les murs de son alma mater, la réputée École nationale supérieure des arts de la marionnette à Charleville-Mézières, on enseigne désormais à parler bouche close. Historiens du théâtre, spécialistes du son et psychanalystes apparaissent également désormais sur la liste des invétérés de sa compagnie, D.A.C.M., basée à Strasbourg. Assez de monde, bref, pour organiser une convention.

Une histoire culturelle de la ventriloquie

Dans son ouvrage Dumbstruck : a Cultural History of Ventriloquism (Oxford University Press, 2000), l’historien Steven Connor traque le phénomène de la voix sans corps depuis la Grèce antique — oracles, mythe d’Orphée, art de la « sternomancie » — jusqu’aux pratiques contemporaines, en passant par une nouvelle sulfureuse de Diderot et les expériences de Charcot sur les aliénés à l’hôpital de la Salpêtrière au XIXe siècle. Professeur à l’Université de Cambridge et passionné du langage, Connor a également consacré un ouvrage récent aux bruits de bouche, soupirs et raclements (Beyond Words : Sobs, Hums, Stutters and other Vocalizations, 2014).

The Ventriloquists Convention

Texte : Dennis Cooper, en collaboration avec les interprètes. Mise en scène : Gisèle Vienne. Une production de D.A.C.M., du Puppentheater Halle et de plusieurs autres partenaires européens, présentée à l’Usine C dans le cadre du FTA, les 30 et 31 mai.