Les mains sales

La comédienne Paule Savard et le metteur en scène Michel Nadeau
Photo: Nicola-Frank Vachon La comédienne Paule Savard et le metteur en scène Michel Nadeau

Au récent dévoilement de la programmation du Carrefour international de théâtre, le metteur en scène Michel Nadeau annonçait la proposition des Affinités électives, sur un texte du dramaturge new-yorkais David Adjmi : une riche femme âgée, qui a l’habitude de recevoir des gens pour le thé, fait l’acquisition d’une oeuvre d’art (une création, ici, de la scénographe Marie-Renée Bourget Harvey) qui, tout à coup, la trouble. Dans l’ambiance cossue du Domaine Cataraqui, c’est ainsi à ses réflexions sur l’art et, bientôt, sur le monde dans lequel elle vit, que les spectateurs seront conviés.

Jamais traduite en français, cette proposition laissait entrevoir un spectacle — un monologue livré par l’expérimentée Paule Savard — chargé en réflexions… et les dangers, peut-être, d’une expérience trop cérébrale. Or « absolument pas », de trancher d’emblée le metteur en scène Michel Nadeau.

Une femme originale

La comédienne va dans le même sens. « Ce qui m’est apparu rapidement, c’est que c’est une femme profondément originale, et qui est un peu écoeurée — et ce sont des choses que des fois je partage avec elle — de tout ce discours de bien-pensants qui nous entoure… qu’il faut faire attention aux droits de l’homme. Je ne dis pas que c’est mauvais, mais tout ce politically correct »

Au coeur de la pièce — seule production de Québec du présent Carrefour : ce sentiment étrange de n’être pas en phase avec son époque. L’événement déclencheur tient dans une prise de position qu’aura eue cette femme, Alice, devant des amies : la torture des prisonniers politiques est-elle parfois acceptable ? « Il faut surtout être de gauche, reprend Paule Savard : il faut faire attention. Et tout à coup, cette femme-là, ça commence à l’énerver parce qu’elle n’y croit pas trop, à ce que ces gens disent. »

L’art et le consensus

Dans ce que Michel Nadeau appelle un « four o’clock tea theater », la table est mise autour de ces discours qu’on a et qui nous permettent si bien d’occuper une place où on n’a jamais à se prononcer réellement. « À se salir les mains, comme disait Sartre », évoque le directeur artistique du Théâtre Niveau Parking. « C’est sûr qu’on a des idéaux… c’est correct. Il faut partager les richesses, etc. […] Y a de belles intentions qui sont correctes, mais à un moment donné, dans le réel, il faut se salir les mains. Et c’est ce que dit le personnage d’Alice : “Oui, il faut être gentil. Mais des fois, on n’a pas le choix. Des fois, faut être de gauche… des fois faut être de droite.” »

David Adjmi, auteur new-yorkais issu d’une famille d’origine syrienne juive, exploite fréquemment cette idée du « porte-à-faux », comme l’explique Nadeau : l’élément qui introduit une rupture dans un groupe, thème on ne peut plus sensible à l’ère de la mondialisation.

Peu importe l’époque, restera toujours la difficulté de soutenir les idéaux qu’on porte, par-devers les consensus. L’oeuvre d’art, pour Nadeau, c’est précisément cette manifestation qui fait rupture dans notre vision du monde… De la pièce, on attend de voir si elle sera elle-même cet objet.

 

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Les affinités électives

Texte : David Adjmi. Traduction : Joëlle Bond. Mise en scène : Michel Nadeau. Avec Paule Savard et David Grenier. Une production du Théâtre Niveau Parking, au Domaine Cataraqui du 26 au 5 mai