Le temps qui passe

Le réputé et prolifique homme de théâtre français Joël Pommerat
Photo: Elisabeth Carecchi Le réputé et prolifique homme de théâtre français Joël Pommerat

Après deux passages au Carrefour, Joël Pommerat revient avec cette fois son Cendrillon qui a, depuis sa création en 2011, vu déjà pas mal de route un peu partout sur la planète, et qui bouclera à Québec sa 375e représentation.

Le réputé et prolifique homme de théâtre français s’est aussi attaqué à Pinocchio et au Chaperon rouge, proposant des lectures fortes à des milles des versions édulcorées tirées ici et là. « On reprend régulièrement [l’histoire de Cendrillon] pour en faire une version très sentimentale sur une rencontre amoureuse un peu fortuite, avec la pauvre mal née et méprisée… Mais on reste dans le mythe contemporain du bachelor, la version charmante. »

Les pièces de la compagnie Louis Brouillard qu’il dirige, dont les deux présentées déjà au Carrefour (Les marchands, en 2009, et La grande et fabuleuse histoire du commerce, en 2011), exposent souvent certaines réalités sociales — le monde du travail, les conditions de vie. L’univers du conte investi avec Cendrillon ne modifie en rien cette approche, forte d’une nécessaire critique. « Je pense que ce mythe du prince charmant, il est relié aussi à la manière qu’on a de considérer ce que c’est, le sentiment amoureux, la relation amoureuse… Toutes ces questions-là sont des questions qui ne sont pas dépassées dans nos sociétés contemporaines. »

De son théâtre, on a par ailleurs pu dire qu’il façonnait un art du « gros plan », isolant un élément pour en rapprocher le spectateur ; c’est la question du deuil, ici, qui se trouve mise en lumière. « Comment un enfant traverse la perte d’un être cher. Et comment, ensuite, le monde se reconstruit… »

Cendrillon est le projet d’un homme qui, comme enfant, aurait aimé qu’on lui parle davantage de la mort. « Et d’une autre manière, bien sûr, que Disney. D’une autre manière que Bambi, quoi… »

Leçon sur le rythme

En marge des spectacles de sa compagnie qui voyagent beaucoup, le prolifique auteur (près d’une trentaine de titres, tous publiés chez Actes Sud) continue de filer un intense rythme de travail. Plus tôt dans sa carrière, il avait lancé à la blague que, pour quarante ans, il se proposait de faire quarante spectacles, un par année. L’expérience, visiblement, amène des nuances.

« C’est là une confession que je n’ai pas encore formulée, même si cette question, elle revient souvent. Non. Non, je pense que je n’ai plus à satisfaire à cette commande que je m’étais faite à moi-même. […] Je ne suis plus le même qu’il y a quinze ans, donc… J’ai une création qui évolue et se transforme, qui elle aussi connaît des moments d’impasse, de doutes… Et donc, de me tenir à la chose qui contenait de toute façon une part de potache… »

Rester dans la création jusqu’à 80 ans, ça, oui. Mais Pommerat, au regard de périodes chargées, parle maintenant volontiers de « ralentir le rythme de création ». En 2011, année de création de Cendrillon, il a fait quatre créations dans l’année. « C’était une année presque un peu absurde, de ce point de vue là… »

« J’ai senti aussi comment c’était important de ne pas tricher avec le temps… C’est-à-dire, il faut respecter le temps, il faut respecter le temps qu’il faut au désir pour replonger dans l’acte, creuser l’optique, une histoire, chercher l’inspiration, réfléchir, prendre du recul, donner du temps aux répétitions… Plus ça va, plus j’ai envie de répéter longtemps. »

Pour La grande et fabuleuse histoire du commerce, présentée lors de son dernier passage à Québec, il parle maintenant d’une création « douloureuse ». Le projet partait d’une commande, le temps de répétition n’a pas dépassé deux mois… un défi.

Son plus récent spectacle — Ça ira, qui plonge dans les événements de 1789 et cherche à en retrouver le sens sensible — annonce peut-être la direction qu’impose, désormais, une certaine maturité. « On a répété cinq mois, et j’avais fait trois mois d’ateliers et de recherche avant. Ça, c’est plutôt aujourd’hui… Ce n’est plus de faire un spectacle par année… mais de prendre une année pour faire un spectacle. »

Cendrillon

Texte et mise en scène : Joël Pommerat Avec Alfredo Cañavate, Noémie Carcaud, Marcella Carrara, Julien Desmet, Caroline Donnelly, Catherine Mestoussis, Nicolas Nore et Deborah Rouach Une production du Théâtre national (Bruxelles), au Théâtre de la Bordée du 24 au 26 mai