«Show» pas bête

Dans «Éloges de la fuite», Philippe Racine a une présence intense au mutisme habité.
Photo: Olivier Gilbert Dans «Éloges de la fuite», Philippe Racine a une présence intense au mutisme habité.

L’ouvrage savant d’Henri Laborit avait déjà inspiré un célèbre film : Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais. L’assise théorique fournie par l’essai paru il y a 40 ans n’est pas trop perceptible dans la brève pièce du Théâtre Qui Va Là, pas au point de sombrer dans le didactisme, en tout cas. Il en reste surtout le rapprochement systématique entre le comportement de ses personnages et diverses bêtes. Et la structure. Justin Laramée s’est donné pour consigne de respecter les 18 thèmes abordés par Laborit, ce qui résulte dans une série de courts tableaux à la forme assez libre. Une suite de souples variations, comiques ou graves, autour des liens entre l’humanité et l’animalité.

Le récit s’intéresse donc à un quadragénaire noir (Philippe Racine, une présence intense au mutisme habité) qui s’est enfui brusquement en forêt, où, complètement nu, il tente tant bien que mal de subsister en se nourrissant de plantes et de petits animaux. Malgré l’étrangeté de son comportement, ce sont ses proches qui finissent par paraître les plus perdus, eux qui déversent revendications, doléances et angoisses sur le silence, quasi accusateur, de Simon. Son mutisme obstiné révèle la « douchebaguerie » de petit boss et les préjugés raciaux de son meilleur chum (campé par l’auteur lui-même, qui s’en donne à coeur joie avec une partition assez savoureuse) ; la jalousie d’Hubert (Félix Beaulieu-Duchesneau), le médecin qui se drape dans de grandiloquents discours intellectuels pour se justifier ; et la détresse de sa blonde (Anne-Marie Levasseur), dépendante des médicaments… Bref, on comprend que Simon résiste aux pressions pour rentrer dans le rang et ait envie d’une pause pour prendre du temps, loin de cette civilisation qui ne paraît guère tentante. Comme si son retrait hors de la société était une manière d’exercer sa liberté.

Le texte de Justin Laramée bouscule directement certains poncifs et s’amuse à plusieurs reprises à déjouer nos conclusions, nos a priori. Même si sur le fond, il nous laisse un peu sur notre faim, la forme séduit dans Éloges de la fuite. La musique aux sonorités free jazz de Benoît Côté s’accorde fort bien à la construction éclatée de l’oeuvre. Simple mais évocatrice, l’illustration scénique de l’environnement naturel est réussie, parfois même poétique, avec ces animaux projetés en ombre sur le mur du fond. Si l’imaginaire est la seule « fuite qui élève », il sert plutôt bien le spectacle.

Éloges de la fuite

Texte : Justin Laramée. Mise en scène collective. Une création de Qui Va Là. À La Petite Licorne, jusqu’au 4 juin.