La valeur de l’inutile

Une scène de «Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni»
Photo: Elisabeth Carecchio Une scène de «Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni»

Où loge la valeur d’une vie ? Est-elle mesurable par son utilité ? Pour leur première visite au Festival TransAmériques, les comédiens, dramaturges et metteurs en scène Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, des artistes italiens indépendants qui travaillent ensemble depuis 2008, apportent dans leurs bagages deux pièces qui ont pour point commun d’être centrées sur des femmes âgées ordinaires. Des êtres normalement invisibles, mais qui sont confrontés à des contextes historiques difficiles.

Seule la crise économique qui secoue la Grèce transforme en « symbole » les protagonistes autrement banales de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis: quatre retraitées qui font un pacte de suicide collectif afin de ne plus être un poids pour l’État. Dans cette prémisse extraite du polar Le justicier d’Athènes, de Petros Markaris, le marasme économique devient un révélateur de ce qui détermine notre importance — ou notre insignifiance — pour la société. Bref, cet acte pose la question de notre utilité dans un monde capitaliste, à partir du moment où nous ne sommes plus productifs.

C’est intéressant de voir comment les choix mineurs que nous faisons constamment peuvent nous transformer. Ce sont des choses anodines, mais nos vies sont surtout composées de moments insignifiants.

 

Jointe par téléphone à Bologne, Daria Deflorian comparele geste « altruiste » de ces désespérées, un acte de refus, à certains suicides politiques. « Ce qui est important pour nous, c’est la capacité de dire non, pour contrebalancer l’excès de positivité de notre société matérialiste. Cette positivité obligatoire nous impose d’être forts, de ne pas avoir de problèmes, d’être actifs. “Yes we can” », résume-t-elle en citant le slogan d’une fameuse campagne politique, celle-là même qui a propulsé Barack Obama à la tête des États-Unis…

Et c’est justement la gratuité, l’inutilité de sa démarche de toute une vie, qui les a touchés chez l’héroïne, celle-là bien réelle, de leur second show, Reality. À partir de 1943, alors que son mari était déporté à Auschwitz, la Polonaise Janina Turek a entrepris en secret un projet exceptionnel : répertorier et catégoriser minutieusement les détails de son quotidien. La somme d’une vie qui a fini par noircir 748 carnets de notes : 15 786 repas, 38 196 appels… Une description du réel à travers l’énumération des faits uniquement.

« Enregistrer sa vie en direct, telle quelle, est devenu un thème important dans l’art contemporain. Mais normalement, c’est fait par des artistes professionnels. L’incroyable, c’était que Janina Turek était une femme au foyer. Antonio et moi avons passé des jours dans la pièce où sa fille conserve ses journaux. C’est un objet bien fait, précis, graphiquement beau, l’oeuvre non seulement d’un écrivain, mais d’un artiste. »

Reality débute par le seul événement que Janina n’a pas pu noter : sa mort, en 2000. Comment rendre théâtrale cette liste, une matière non dramatique ? Le duo, qui s’intéresse à la représentation de la réalité, joue sur la frontière entre le réel et la recréation par l’imagination. Entrant et sortant de leurs personnages, les interprètes sont à la fois eux-mêmes et les figures sur lesquelles ils enquêtent. Une scribe du journal Le Monde a d’ailleurs vu dans l’« excellent » travail du tandem romain un prolongement du théâtre de Pirandello.

Photo: Elisabeth Carecchio Une scène de «Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni»

La signification du banal

Daria Deflorian et Antonio Tagliarini ont découvert l’archivage de Turek alors même que les médias sociaux, où nos actes les plus insignifiants peuvent être recensés, « explosaient ». « Il y a une nécessité très profonde — et aussi très mystérieuse — chez l’être humain de laisser des signes, des petites traces de son existence. Durant notre recherche, nous avons rencontré un philosophe polonais qui a écrit un essai sur la vie quotidienne. C’est intéressant de voir comment les choix mineurs que nous faisons constamment peuvent nous transformer. Ce sont des choses anodines, mais nos vies sont surtout composées de moments insignifiants. Alors, ce qui est banal est très significatif. C’est un beau paradoxe. »

La démarche de Janina Turek rappelle une autre femme qui a construit une impressionnante oeuvre dans l’anonymat et le secret, à la gloire posthume : la photographe américaine Vivian Maier. « Nous vivons dans une société où la visibilité est devenue la seule chose qui importe, et où l’on pense que ce qu’on fait n’a aucune valeur si personne ne le voit, rappelle Daria Deflorian. Alors ces femmes qui retiraient du plaisir de leurs actes artistiques, sans la nécessité d’être exposées, sont importantes. L’invisibilité devient de plus en plus précieuse dans une société où tout est devenu transparent. »
 

Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni

À l’Espace Go du 27 au 29 mai

Reality

Les 28 et 29 mai, aussi à l’Espace Go

1 commentaire
  • Dominique Violette Carrefour Int'n de Théâtre de Québec - Abonnée 21 mai 2016 10 h 21

    Aussi au Carrefour!

    Ces deux spectacles seront aussi présentés à Québec les 2, 3 et 4 juin dans le cadre du Carrefour international de théâtre.