Théâtre de quartier

Parmi les personnages de «Pôle Sud», il y a Serge, qui soude et sculpte le métal.
Photo: Mélissa Michaud Parmi les personnages de «Pôle Sud», il y a Serge, qui soude et sculpte le métal.

De l’autobiographie à l’autofiction, du documentaire au documenteur, du reportage à la téléréalité, notre époque est assoiffée de réel. Les cyniques y verront une curiosité malsaine, un attrait morbide pour la misère humaine. Les optimistes préféreront y voir un besoin d’authenticité, de complexité et de vérité, mais aussi un désir de reconnaissance et d’appartenance à une communauté, voire à une espèce.

C’est sans contredit dans cette perspective que s’inscrivent les documentaires scéniques d’Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette. Après Vrais mondes, présenté à la Cinquième Salle de la Place des Arts en 2014, le couple est de retour avec une nouvelle mouture du concept intitulée Pôle Sud. Il s’agit du premier « spectacle de quartier » d’Espace libre, une série d’oeuvres citoyennes imaginée par Geoffrey Gaquère.

La convention, diablement efficace, est d’une simplicité absolue. Sur scène, sept habitants du quartier Centre-Sud s’adonnent tour à tour à leurs activités quotidiennes. Quelques éléments de décor suffisent à évoquer leur « milieu naturel ». Jackie se coiffe et se maquille. Serge soude et sculpte le métal. Les jumelles Vanessa et Mélissa se font des tresses. François inspecte la trajectoire du sang sur les scènes de crime. Cybelle met des mots sur ses angoisses. Johanne balaie les couloirs d’une école. Marc arpente les moindres recoins de son quartier.

Pendant qu’on les observe, on entend leurs voix, leurs réponses aux questions posées avec une infinie délicatesse par Anaïs Barbeau-Lavalette. Chaque protagoniste a son histoire. Chacun est un monde en soi. On en apprend d’abord sur le quartier, sur la manière dont l’homme, le feu et le temps l’ont sculpté, pas toujours judicieusement. C’est la portion historique, voire anthropologique de la représentation, celle qui nous entraîne des cabarets d’effeuilleuses à la construction de la tour de Radio-Canada, en passant par les rayons du Chercheur de trésors, cette librairie au-dessus de laquelle le poète Denis Vanier a vécu pendant plusieurs années.

Puis, les confidences se font de plus en plus intimes. Pas spectaculaires, pas indécentes, pas sensationnalistes. Seulement intimes, pétries d’humanité. Leurs quêtes sont identitaires, amoureuses, professionnelles ou familiales. Comme les nôtres, comme celles de nos proches, comme celles des gens qu’on croise tous les jours sans leur adresser la parole. À une époque où le défi de vivre ensemble se pose de manière plus cruciale que jamais, la démarche d’Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette est non seulement nécessaire, elle est admirable.

Pôle Sud

Conception et mise en scène : Émile Proulx-Cloutier. Recherche et entrevues : Anaïs Barbeau-Lavalette. À Espace libre jusqu’au 21 mai.