«Les Feluettes» face à la musique

À l’opéra, le librettiste doit être en véritable osmose avec le compositeur, dit Michel Marc Bouchard.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir À l’opéra, le librettiste doit être en véritable osmose avec le compositeur, dit Michel Marc Bouchard.

Sentiments plus grands que nature, lyrisme : cette magnifique histoire d’amour interdite semblait presque naturellement destinée à renaître à l’opéra. D’autant que Les Feluettes contient déjà de l’art lyrique : Le martyre de saint Sébastien de D’Annunzio, la pièce à travers laquelle les deux jeunes amants (le baryton Étienne Dupuis et le ténor Jean-Michel Richer) subliment leur passion impossible dans le Roberval de 1912, a été mis en musique par Debussy. Le compositeur australien Kevin March en était venu à cette conclusion après avoir vu Lilies, l’adaptation cinématographique de 1996. Mais il aura fallu des années avant qu’aboutisse le projet, né des désirs parallèles, ô hasard, de l’Opéra de Montréal et du Pacific Opera Victoria.

Presque 30 ans après la création des Feluettes ou la répétition d’un drame romantique, Michel Marc Bouchard s’est donné comme défi en réécrivant son texte de respecter « la candeur » de l’auteur de 24 ans qu’il était alors. Le dramaturge, dont l’oeuvre fait de plus en plus souvent le passage vers d’autres médiums, a aussi découvert depuis quatre ans tout un autre monde, un langage différent. « J’ai appris sur le tas. Comme au cinéma. Mais à l’opéra, il y a moins de frustrations, beaucoup moins de deuils à faire qu’au cinéma. » En passant, Bouchard a d’ailleurs renoncé à scénariser lui-même, une expérience trop souvent humiliante pour un auteur. « Le plus étrange, c’est que les films sont financés à partir du scénario. Ah, pendant le financement, on te trimballe comme un trésor. Mais dès qu’une cenne tombe, tu vois ton règne s’écrouler [rires]… »

Par contre, à l’opéra, « le librettiste n’a pas le choix d’être en véritable osmose avec le compositeur, et vice versa, si bien qu’on sait déjà où l’oeuvre s’en va », explique celui qui planche sur un deuxième libretto : l’adaptation de Christine, la reine garçon pour le Canadian Opera Company, à Toronto.

Photo: François Barbeau Esquisses des costumes par le regretté François Barbeau

La transposition des Feluettes s’est donc faite par allers et retours entre Kevin March, qui ne comprend pas le français (« on a engagé quelqu’un pour la prosodie ») et le dramaturge qui ne lit pas la musique, grâce notamment à des séances avec les chanteurs de l’Atelier lyrique. Michel Marc Bouchard a découvert qu’en art lyrique, « tout doit être décidé » puisque la musique marque toutes les dimensions de l’oeuvre. Contrairement au théâtre où « le silence est un enjeu et où le dramaturge écrit des trous, à l’opéra c’est vraiment la musique qui doit être signifiante. Il faut décider de l’impact d’une phrase, des émotions ou même des rapports de force dans l’espace, afin d’orienter le mieux possible le compositeur ».

Il lui a fallu réduire les dialogues, trop informatifs, à leur plus simple expression. « L’opéra, surtout le contemporain, a beaucoup de difficultés avec les dialogues. Ça fait théâtre chanté. Et ce que j’aime de l’opéra, c’est lorsqu’il entre dans une zone presque métaphysique. »

La phrase s’y doit aussi d’être harmonieuse. Il a ainsi dû sacrifier le joual des personnages québécois. « Nous avons tenté l’aventure, c’était ridicule : Toé, tais-toé ! chante-t-il en exemple… Si l’opéra était entièrement en québécois, l’effet d’étrangeté passerait au bout d’un certain temps. » Mais la juxtaposition avec la langue des personnages français créait un effet comique involontaire.

Pourtant, le choc des cultures est encore présent. « Il existe aussi dans le rapport à l’expression des sentiments. » Les Feluettes, rappelle-t-il, c’est l’histoire d’un homme « qui va apprendre à dire “ je t’aime ” à un autre ».

Fracasser le plafond de verre

Pas évident, pour un dramaturge, de devoir laisser tant de place à la musique. Bouchard ne s’illusionne pas : « Les gens ne viennent pas entendre un livret, mais des chanteurs. Pouvez-vous nommer un seul librettiste ? » Lui-même a réalisé tout l’impact de la musique lors de la première lecture des Feluettes avec l’Orchestre métropolitain. « C’était exceptionnel ! Avec l’orchestration, la musique prend toute une dimension. Il y a des moments hallucinants de beauté. Alors, le livret, je pense qu’on s’en fiche un peu ! » (rires)

La présence de neuf solistes et 20 membres du choeur ajoute à la puissance du récit. La musique de March, un compositeur influencé par l’opéra français, permet d’explorer les sentiments « plus loin que dans la pièce, d’isoler des moments, de les cristalliser de manière plus importante dans leur démesure, croit l’auteur. La musique apporte au texte une dimension encore plus universelle. Si bien qu’il ne m’appartient plus, qu’il appartient à tout le monde ».

L’auteur de La divine illusion nourrit pourtant des craintes quant à la création des Feluettes, avec sa distribution entièrement masculine — qui met aussi en vedette Gino Quilico — et ses scènes d’hommes s’embrassant. Il appréhende la réaction du public d’opéra, réputé plus conservateur. « On me dit que des gens ont refusé de s’abonner à cause des Feluettes »

L’homosexualité n’existe pas à l’opéra, affirme-t-il, sauf pour une adaptation de Brokeback Mountain (à Madrid, en 2014). « Je crois qu’on touche au plafond de verre. Je suis fier de l’Opéra de Montréal, et de la ville. C’est le signe d’une immense ouverture que de prendre ce pari-là, et de penser que ça va fonctionner. »

Les noms pour le dire

Dans le Lac-Saint-Jean d’antan que dépeint Michel Marc Bouchard, il n’y avait pas de nom pour désigner les gais, tant la répression sociale était forte. D’où son emploi du québécisme feluette, alors attribué aux hommes faibles ou efféminés. Comment baptise-t-on la populaire pièce en d’autres langues ? La traductrice de Lilies a puisé dans l’oeuvre d’Oscar Wilde, où le surnom Lily White « signifie féminin, délicat ». Les Mexicains ont opté pour Los Endebles (les fragiles), les Italiens, pour Le Mammole (les violettes), les Écossais pour The Selks (Les brindilles)…

En avant la musique

Toute oeuvre peut-elle être mise en musique ? Une tendance semble en tout cas se dessiner : depuis quelques années, des oeuvres vivent une seconde naissance sous la forme de théâtre musical, voire d’opéra. On pense bien sûr aux adaptations des deux pièces de Michel Tremblay, Belles-soeurs et Le chant de sainte Carmen de la Main. Dix-ans après sa création, Des fraises en janvier, la charmante comédie romantique d’Evelyne De La Chenelière subira elle aussi cette métamorphose musicale en août prochain, au Centre culturel de Joliette. Et n’oublions pas Another Brick in the Wall — l’opéra, d’après le film The Wall de Pink Floyd, un spectacle prévu pour mars 2017 à l’Opéra de Montréal.


Et aussi : regardez ci-dessous la conversation croisée entre le baryton Étienne Dupuis et le dramaturge Michel Marc Bouchard, réalisée par La frabrique culturelle, de Télé-Québec. 


Les Feluettes

Livret : Michel Marc Bouchard, d’après sa pièce. Musique : Kevin March. Mise en scène : Serge Denoncourt. Chef d’orchestre : Timothy Vernon. À la salle Wilfrid-Pelletier, les 21, 24, 26 et 28 mai.