Shakespeare, notre contemporain, 400 ans plus tard

William Shakespeare vu par le groupe Le Pis-Aller
Photo: Le Pis-aller William Shakespeare vu par le groupe Le Pis-Aller

La petite ville de Stratford-upon-Avon célèbre ce samedi 23 avril le 400e anniversaire de la mort de Shakespeare. Après quatre siècles, les thèmes, les personnages, les enjeux dramatiques développés par le « Grand Will » demeurent d’une fascinante actualité. Tour d’horizon de l’influence contemporaine de Shakespeare au théâtre, au cinéma, et même en chanson.

Quel lien peut-il bien y avoir entre la corruption dans la Couronne Nord de Montréal et Shakespeare ? Réponse : Révolution à Laval. La récente création de Guillaume Lagarde parodiant les échanges d’enveloppes brunes dans notre petit monde municipal s’inspirait librement d’Ubu roi d’Alfred Jarry, une pièce pastichant… Macbeth. Les traces de Shakespeare sont partout, même quand son nom n’est pas inscrit en toutes lettres sur la marquise des théâtres. Depuis janvier 2015 seulement, on pouvait recenser sur les scènes montréalaises une bonne demi-douzaine de spectacles qui puisaient, au moins en partie, à l’oeuvre du Grand Will.

Saisissante personnification d’une avidité qui mène l’être humain à sa perte, le couple maudit des Macbeth a fait une autre apparition dans nos théâtres cette année. En octobre, la metteure en scène Angela Konrad a monté sa version de la « pièce écossaise » dans la tradaptation de Michel Garneau datant de 1978, à l’Usine C. Sa seconde incursion consécutive chez le dramaturge anglais, après Auditions ou Me, Myself and I (au Quat’Sous, l’hiver dernier), un questionnement sur le pouvoir à partir de répétitions de Richard III.

On pourrait d’ailleurs qualifier l’automne 2015 de shakespearien, puisque l’événement théâtral de la saison fut Five Kings. L’histoire de notre chute. L’impressionnante fresque signée Olivier Kemeid fusionnait cinq tragédies historiques du Cycle des rois (Richard II, Henry IV, Henry V, Henry VI et Richard III) dans une réécriture revisitant un demi-siècle d’histoire récente. Une saga illustrant toute l’adaptabilité de Shakespeare.

Richard «superstar»

« Shakespeare est semblable au monde, ou à la vie même. Chaque époque y trouve ce qu’elle cherche ou ce qu’elle veut y voir », résumait le critique polonais Jan Kott dans son fameux essai Shakespeare notre contemporain. Microcosme où les destins des Hommes ne dépendent pas d’un dieu et où sont disséqués les mécanismes du pouvoir, l’univers shakespearien tend un miroir toujours pertinent à nos structures politiques et aux passions humaines.

Ces dernières années, l’auteur élisabéthain a été présenté un peu à toutes les sauces sur nos scènes : le théâtre corporel (Fatal, de la troupe Omnibus, en 2013), la danse-théâtre (La très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette, dirigée par Catherine Gaudet et Jérémie Niel en janvier dernier). Même le théâtre estival n’est pas à l’abri de son empreinte… Dans En cas de pluie, aucun remboursement, créée l’an dernier au Petit Théâtre du Nord à Blainville, Simon Boudreault empruntait ouvertement au grand dramaturge. Le personnage pivot de cette amusante parodie des luttes de pouvoir au sein d’un parc d’attractions, le machiavélique Bossu, renvoyait à Richard III.

Et si une figure shakespearienne s’impose dernièrement, c’est bien celle du monstrueux tyran, qui, rappelez-vous, triomphait l’hiver dernier dans la formidable production dirigée par Brigitte Haentjens au Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Ce n’est sans doute pas un hasard si une époque qui fait preuve d’un si grand cynisme face au pouvoir et aux politiciens, s’intéresse autant à un personnage ambitieux et manipulateur, dont l’ascension vers le trône est maculée de sang. Le fourbe Richard, qui s’adresse directement aux spectateurs (un procédé narratif très moderne), dont il fait ainsi les complices de ses manigances, serait-il aussi emblématique d’un monde narcissique qui montre un besoin obsessif de se mettre en scène pour un public ?

Un modèle de séparation

Le poète de Stratford aura créé des figures, des situations si fortes qu’elles continuent de parler à nos vies. Encore aujourd’hui, Roméo et Juliette reste ainsi le symbole par excellence des conséquences tragiques entraînées par la fracture entre des familles, des camps politiques, voire des peuples. En 2013, Le Devoir interviewait un metteur en scène belge, Yves Beaunesne, qui avait choisi d’illustrer les divisions linguistiques du plat pays à travers un Roméo et Juliette bilingue, elle Flamande et lui Wallon. Et au printemps 2015, le créateur syrien Nawwar Bulbul montait la pièce dans un camp de réfugiés en Jordanie. Le spectacle était joué par de vraies victimes de la guerre : un Roméo éclopé et une Juliette — vue uniquement via Skype — coincée pour sa part dans une ville syrienne assiégée par les forces de Bachar al-Assad….

À Montréal, dans la nouvelle coproduction TNM/Juste pour rire en juillet prochain, Serge Denoncourt transposera l’histoire des amoureux contrariés de Vérone dans une Italie des années 30 déchirée sur le plan idéologique.

Comme chaque été, les Montréalais pourront aussi voir une production shakespearienne du Repercussion Theatre, cette fois la rare Tragedy of Julius Caesar. C’est la tradition annuelle, bien établie dans le milieu anglophone, du « Shakespeare-in-the-Park ». Le dramaturge quadricentanaire est véritablement partout.