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Dans ce huis clos pour quatre du dramaturge américain Edward Albee, la table est mise pour un affrontement cinglant.
Photo: Nicola-Frank Vachon Dans ce huis clos pour quatre du dramaturge américain Edward Albee, la table est mise pour un affrontement cinglant.

Après une soirée universitaire bien arrosée, un couple dans la quarantaine en invite un autre, plus jeune. Il est deux heures du matin, le décor cossu est celui d’un milieu bourgeois de province. Dans ce huis clos pour quatre du dramaturge américain Edward Albee, la table est mise pour un affrontement cinglant. Pour le jeune couple inexpérimenté, le piège ne fera que se refermer tranquillement.

La préférence d’Hugues Frenette pour une mise en scène sans artifice pose les bases pour une riche profondeur dramatique. Sa préoccupation va entièrement à la direction d’acteurs et au ton à trouver pour établir la vraisemblance de cette soirée étrange, constamment à cheval entre le crédible et l’inquiétant.

Cette vraisemblance sera parfois difficile à maintenir, dans certaines montées notamment. Les hôtes doubleront la mise pour se faire du mal et, dans certains de ces moments clés où la situation fait un pas de plus vers son éclatement, on aurait aimé moins d’insistance. D’un autre côté, il n’est pas évident de soutenir pareille progression : 2 h 30 de combat, vers ce qui a des airs de guerre totale.

Les règles du jeu

On s’en voudrait, de toute façon, de s’arrêter à ces quelques entraves au rythme, quand l’ensemble se tient si bien et nous donne de tels plaisirs de jeu. Et de façon si constante. Élodie Grenier fait une Honey gaie et prompte au déni, alors qu’André Robillard donne un Nick qui cherche à rendre les coups, en vain. Jamais toutefois ils ne prendront la mesure de leurs hôtes, sur qui tout notre regard se porte : Normand Bissonnette et Lorraine Côté offrent un duo exceptionnel.

D’une méchanceté égale, ils multiplient les attaques et nous attirent, en même temps que leurs invités, dans une mécanique redoutable, un jeu pervers dont eux seuls connaissent les règles. Si les mises en garde qu’ils s’adressent et leurs réactions de recul sont parfois trop tranchées, reste qu’ils se glissent chacun dans leur rôle avec une aisance remarquable. Le premier incarne un George solide et d’une présence imposante, alors que la seconde, dans une composition riche de petits détails, livre une Martha succulente et désarmante de naturel, en y prenant visiblement un grand plaisir.

Les deux comédiens d’expérience nourrissent une chimie qui reflète leur riche tableau de jeu. Les rires — jaunes — sont nourris par leur sans-gêne, sans jamais éclipser le drame qui se déploie devant nous. Le tout dans la langue de Tremblay, qui coupe au possible la distance qu’aurait pu créer un univers aussi étonnant. Qui a peur de Virginia Woolf ? offre une plongée dans les tréfonds. Une guerre intime, jusque dans les derniers retranchements. De quoi donner raison à Sartre dans la courte définition qu’il donnait de l’enfer.

Qui a peur de Virginia Woolf ?

Texte : Edward Albee. Traduction : Michel Tremblay. Mise en scène : Hugues Frenette. Avec Normand Bissonnette, Lorraine Côté, Élodie Grenier et André Robillard. Une production La Bordée, à La Bordée jusqu’au 7 mai.