Théâtre : Grandiose de finesse

La Cloche de verre. De Sylvia Plath. Traduction: Michel Persitz. Adaptation: Céline Bonnier, Brigitte Haentjens, Stéphane Lépine et Wajdi Mouawad. Mise en scène: Brigitte Haentjens. Scénographie: Anick La Bissonnière. Costumes: Julie Charland. Éclairages: Claude Cournoyer. Vidéo: Francis Laporte. Musique: Robert Normandeau. Avec Céline Bonnier. Présenté par Sibyllines et le Théâtre de Quat'Sous jusqu'au 6 mars.

Son sourire est aussi éclatant qu'inquiétant, ses gestes, même les plus subtils, sont précis, chargés d'émotions contenues, de pensées implicites. Elle, c'est Esther, l'héroïne-miroir de Sylvia Plath, telle qu'interprétée par Céline Bonnier sous la direction de Brigitte Haentjens. Plusieurs couches, toutes féminines, se superposent donc sur la femme que l'on voit, seule, sur la scène du Quat'Sous, et qui plutôt que de l'alourdir, la raffinent. La pièce La Cloche de verre, inspirée de La Cloche de détresse (The Bell Jar), unique roman de Sylvia Plath, est grandiose par sa délicatesse, son minimalisme, sa mesure. Tant de choses y sont dites, y sont montrées, y sont vécues tout en finesse et en profondeur. Céline Bonnier y est magnifique et la mise en scène de Brigitte Haentjens s'avère des plus inspirées.

Est-ce, sur scène, Plath qui parle d'elle-même en usant d'un pseudonyme et en romançant quelque peu la réalité ou est-ce plutôt un personnage foncièrement fictif qui emprunte à son auteure plusieurs pans de son existence? Le mystère plane, augmentant l'étrangeté du tout. D'ailleurs, ces doubles (que l'on distingue à peine à travers des murs de toile) qui épient l'héroïne représentent-ils l'écrivaine ou plutôt les multiples aspects de la personnalité d'Esther? Car Esther peut être faussement légère en dépeignant la futilité du milieu mondain new-yorkais au sein duquel elle se retrouve, au début de la pièce, à l'issue d'un concours lancé par un magazine féminin. En plus d'un stage dans ce magazine, elle fréquentera les coiffeurs les plus huppés, les salles de concert, bref jouira d'une pléthore d'occasions de dénicher un mari qui fera sa fierté. Ne peut-elle être elle-même l'objet de sa propre fierté? Il semble que non, et ce, hormis les conventions sociales misogynes, car elle échouera à son cours de littérature, porteur de tous ses espoirs. Ce sera le déclencheur, le point de départ d'une descente aux enfers qui sera ponctuée par diverses tentatives de suicide et une batterie d'électrochocs. Difficile de rester indifférent devant, d'une part, une telle barbarie faisant l'objet d'un consensus social — il est question ici des électrochocs, mais l'on pourrait bien classer dans cette catégorie l'occultation systématique de l'art des femmes — et, d'autre part, la souffrance profonde et incomprise d'Esther.

La scénographie signée Anick La Bissonnière rappelle le décor d'autres spectacles de Brigitte Haentjens, et plus particulièrement celui du tout récent Éden-Cinéma. La scène, tel l'intérieur d'un prisme, est cernée par des murs de toile qui convergent de façon asymétrique vers un petit carré situé plus au fond, au centre duquel est encastré un four. Certes, celui-ci peut paraître grossier au premier coup d'oeil, lorsque l'on considère que c'est en plongeant la tête dans semblable appareil que la tragique auteure a mis fin à ses jours. Pourtant, au contraire, ce four, seule issue de ce couloir qui ne cesse de rétrécir, apparaît comme une implacable menace; c'est l'icône dangereux du sort féminin qui, au premier relâchement de sa garde, saura rattraper la rebelle et la ramener dans l'étroit chemin qui devait être le sien, quitte à y sacrifier son talent, son génie.

Dans cette optique, même le costume d'Ester porte une charge symbolique. Lorsqu'elle est juchée sur ses talons hauts, si tourmentée soit-elle, Esther parvient à garder le contrôle sur elle-même et sa vie, mais lorsqu'elle les retire, elle est dépossédée, elle ne s'inscrit plus dans le schème féminin, n'a plus de repères, elle est livrée corps et âme à ses doutes, ses peurs, ses tourments. Et lorsqu'elle se retrouve en sous-vêtements, son corsage à seins pointus, son collant et sa culotte de satin épais, a priori symboles de la femme-objet, ne savent éviter de faire penser à la rebelle Madonna qui, entre autres chefs de file d'un même mouvement tacite, s'est approprié ces icônes pour en faire ceux d'une féminité dominatrice, maîtresse de son propre sort. Mais cela viendra, hélas, bien après Sylvia.

Sylvia Plath aura-t-elle prédit l'échec de la super-woman, qui doit être mère, amante, séductrice, pourvoyeuse, professionnelle et maîtresse de maison tout en ayant envie d'explorer sa créativité, quelque forme celle-ci puisse-t-elle prendre? Chose certaine, on saura gré à l'équipe de création de La Cloche de verre d'avoir porté à la scène de si habile façon l'univers intellectuellement et émotionnellement richissime de la poétesse d'Amérique.