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Dans «Les lettres d’amour», Macha Limonchik est en équilibre précaire dans une proposition qui n’avait pas été taillée pour elle.
Photo: Caroline Laberge Dans «Les lettres d’amour», Macha Limonchik est en équilibre précaire dans une proposition qui n’avait pas été taillée pour elle.

Le « ghosting », comme disent les Anglos, la « fantômisation », quoi, vous connaissez ? C’est cette tendance à la rupture, très contemporaine, qui consiste à mettre fin à une relation sans un mot, sans explication, en imposant simplement ce lourd silence dans les univers numériques. Le « ghosting », c’est le corollaire naturel de ces amours qui se magasinent sur Tinder, comme on achète un livre sur Amazon, de ces sentiments qui sur la chaîne des acquisitions se trouvent désormais sur le même plan cartésien qu’un iPhone 6, une télé à écran plat ou une semaine au soleil dans un tout inclus.

Le « ghosting », c’est l’hyperindividualisme lustré dans le sens du vide par le 2.0, c’est l’humanité connectée dans sa face abjecte, et ces adeptes gagneraient du coup à se frotter un peu aux Lettres d’amour, proposition théâtrale actuellement livrée sur les planches de l’Espace Go à Montréal, pour y trouver ces mots qu’ils ne semblent même plus capables d’imaginer. Autant pour dire « je t’aime » — ou « quand tes yeux s’éloignent des miens pendant plus d’une heure, je me sens choir » — que « je ne t’aime plus » — ou « le temps est venu de redonner leur liberté à nos sentiments, pour les faire s’épanouir ailleurs ».

Les mots : c’est d’ailleurs là bien la seule chose remarquable de cette oeuvre, coproduction France-Québec qui tisse sa trame narrative sur une lettre de rupture en constante réécriture écrite par Évelyne de la Chenelière et d’autres, lettres d’amour, imaginées à des fins didactiques par le poète italien Ovide sous l’Empire romain. Vous savez : Pénélope qui écrit à Ulysse, Phèdre à Hippolyte, Ariane à Thésée, Didon à Énée. L’ensemble est lu par une femme abandonnée, Macha Limonchik, seule sur scène, parfois rejointe par un acrobate circassien, adepte de la chorégraphie en hauteur par la sangle. Par son silence et la langueur de ses mouvements, il incarne autant la figure de l’absent, résumé à un état de corps, que son indifférence.

À l’origine, le rôle féminin devait être tenu par Béatrice Dalle, qui dans ses coups de théâtre habituels a lâché l’affaire quelques mois à peine avant la première mondiale présentée mercredi soir à Montréal, plaçant du coup Macha Limonchik en équilibre précaire dans une proposition qui n’avait pas été taillée pour elle. On est loin ici de la Betty de Zorg de 37°2 le matin, dont l’instabilité émotive, la démesure dans le drame auraient parfaitement occupé cet espace dédié et dans lequel la comédienne de remplacement marque très vite son territoire, donne rapidement un ton, sans plus toutefois.

Tout est en collage asymétrique, en tentative hasardeuse, dans cette oeuvre qui se promène sur le chemin des sentiments humains entre rupture d’amants contemporains et flamme déclarée initialement dans le latin d’Ovide, entre théâtre, cirque et projection vidéo, entre sécheresse du propos et pluie, le tout accompagné par ce groupe ne semblant pas trop savoir dans quelle langue il chante : probablement l’anglais, à moins que ce ne soit le suédois, le romanche ou l’afrikaans. Une dissonance d’ailleurs amplifiée par des tonalités électros trop lourdes, trop fortes et tout aussi mal arrangée.

Il y a eu de la ressource humaine, de la ressource financière et collaborative déployées entre Espace Go et le Centre dramatique national de Haute-Normandie pour mettre au monde cet objet dramaturgie qui, en une heure vingt minutes, donne tout ce qu’il a pour se faire aimer. Mais en affichant trop de distance, pas assez d’assurance, des superpositions de concepts mal agencés, il ne peut qu’inviter le spectateur à rupture avec lui…

Les lettres d’amour

Textes : Evelyne de la Chenelière et Ovide. Mise en scène : David Bobée. Avec : Macha Limonchik, Anthony Weiss et le groupe Dear Criminals. Théâtre Espace Go, jusqu’au 7 mai.

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