Déclin et mort d’un «Canadian dream»

Le vrai cœur qui bat dans la pièce d’Eugénie Beaudry, c’est Jessy (Vincent Bilodeau) et Simone (Louise Bombardier), dans la tendresse sale qui unit les corps usés comme les esprits en déroute.
Photo: Maxime Cormier Le vrai cœur qui bat dans la pièce d’Eugénie Beaudry, c’est Jessy (Vincent Bilodeau) et Simone (Louise Bombardier), dans la tendresse sale qui unit les corps usés comme les esprits en déroute.

Simone et le whole shebang, la nouvelle pièce d’Eugénie Beaudry, repose sur toute une série d’intuitions assez fines. Ce drame intimiste, qui déride par moments, se double d’une critique socioéconomique et possède des résonances symboliques qui, sans être trop appuyées, inscrivent l’oeuvre dans un imaginaire nord-américain légèrement décalé.

Simone-Alice veut un bébé alors que sa mère, Simone, « actrice has-been » comme la décrit sa fille avec délicatesse, perd lentement la mémoire. Les deux Québécoises sont transplantées dans la plaine albertaine, où la plus jeune a suivi son mari Peter ; ce dernier se trouve pris de court lorsque la manne bitumeuse prend une débarque sur les marchés mondiaux. À l’hospice où Simone-Alice la parque, Simone rencontre Jessy White : ronchonneur, vulgaire, insolent, bref le parfait héros romantique.

La scénographie d’Odile Gamache figure ce mouroir par un long corridor verdâtre, une boîte qui préfigure le cercueil et dont le carrelage brille sous les éclairages souvent blafards de Renaud Pettigrew. Dans cette antichambre de la mort, les personnages étouffent… tout comme la voix des acteurs, souvent. Ajoutez-y le plurilinguisme pancanadien du texte dans toute la splendeur de ses accents et de ses métissages — Jessy, Néo-Brunswickois, vit dans l’Ouest depuis des décennies —, et voilà certaines répliques qui se meurent elles aussi avant d’atteindre nos oreilles. Exigeante, la langue n’en est pas moins exaltante, c’est une poésie du rough bien ouvragée.

À la John Huston

Le vrai coeur qui bat ici, c’est Simone et Jessy, dans la tendresse sale qui unit les corps usés comme les esprits en déroute : elle qui oublie, lui qui dialogue avec son double plus jeune, lequel est aussi narrateur du show qui gratouille la guitare en sirotant des « tits drinks ». Le vieux cow-boy prospecteur et l’actrice en déclin… ça m’a bizarrement rappelé les photos du tournage de The Misfits de John Huston, la palpable fatigue de Clark Gable et de Marilyn Monroe, tous deux morts dans l’année qui suivit. S’ils avaient dompté des pipelines plutôt que des mustangs, gagné des Gémeaux plutôt que des Oscar, vieilli péniblement plutôt que de mourir subitement, ils seraient devenus Simone et Jessy, peut-être.

Ni le texte de Beaudry ni la mise en scène de Jean-Simon Traversy n’insistent trop sur cette dimension plus mythique, qui passe discrètement via la musique country. L’interprétation de Louise Bombardier et de Vincent Bilodeau est terrienne, enjouée, pleine d’aplomb ; l’un comme l’autre touche aussi au tragique, elle par petites touches, lui tout rentré dans une confession bouleversante.

L’actualité moins bien servie

La part d’actualité du texte, celle qui renvoie au déclin de l’économie de l’or noir, est par contre moins bien servie par la dramaturgie. On ne connaîtra Peter que par le truchement de messages téléphoniques, procédé redondant qui rend compte de son absence mais ne donne pas corps à cette dimension spécifique du récit. L’excellent Robin-Joël Cool brille davantage dans son autre rôle, celui de Jessy-le-Jeune, qui donne parfaitement le ton dans l’introduction du spectacle. Reste Simone-Alice, son immense télévision achetée à crédit et son horloge biologique qui tourne. On aimerait se plaire à juger son caractère superficiel ou alors à communier à son tourment, mais le jeu d’Eugénie Beaudry plante l’un comme l’autre sans assez de relief pour nous interpeller.

On se surprendra alors, un peu, de voir Simone-Alice se fendre du monologue final. Épilogue sur la possibilité du recommencement, le morceau de bravoure n’en vient pas moins rejeter dans l’ombre le salut final de Simone mère, synthèse dramatique-politique-symbolique parfaite mais que la mise en scène, étrangement, aura sous-jouée.

Simone et le whole shebang

Texte : Eugénie Beaudry. Mise en scène : Jean-Simon Traversy. Une production du Laboratoire Théâtre présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 23 avril.