Macha Limonchik, interprète «guerrière»

Dans ce spectacle «très sensoriel» alliant musique, vidéo, mouvements, une femme quittée par son amoureux (Macha Limonchik) met en scène sa douleur dans toute sa démesure.
Photo: Caroline Laberge Dans ce spectacle «très sensoriel» alliant musique, vidéo, mouvements, une femme quittée par son amoureux (Macha Limonchik) met en scène sa douleur dans toute sa démesure.

C’est, pourrait-on dire, une histoire d’abandons. Celui, déchirant, que subit la protagoniste délaissée dans Les lettres d’amour. Et celui, forcé pour cause de surmenage, de l’actrice Béatrice Dalle qui a dû renoncer à porter cette création franco-québécoise.

Le metteur en scène français David Bobée (Cannibales, en 2013) remercie la directrice de l’Espace Go, Ginette Noiseux, de lui avoir suggéré Macha Limonchik, une « merveille », pour remplacer la star. Il fallait une interprète « guerrière » pour participer au pied levé à cette création qui se construit selon le principe d’écriture de plateau, à partir de recherches avec tous les collaborateurs. La pièce qui en résulte est donc totalement différente de celle qui se serait élaborée avec l’intense vedette de cinéma, reconnaît le directeur du Centre d’art dramatique national de Haute-Normandie. « Il y a un côté complètement noir chez Béatrice. Macha m’emmène ailleurs : son sourire, sa luminosité cachent de grandes fragilités, de la douleur. Elle a une dimension tragique passionnante. »

Pour la principale intéressée, c’était rassurant de savoir qu’elle ne devait pas « entrer dans les souliers » de la star. Et aussi qu’elle partagerait la scène avec le groupe montréalais Dear Criminals et avec l’acrobate Anthony Weiss — qui représente un peu le corps idéalisé de l’amant absent. Les solos n’ont jamais attiré Macha Limonchik. « Je crois que je manque un peu de ce narcissisme sain que tout acteur doit avoir, confie la comédienne lors d’une entrevue séparée. Je n’ai pas la certitude d’être assez intéressante pour être seule en scène pendant une heure et demie… »

Cette artiste cérébrale aime analyser les textes et préparer ses rôles avec beaucoup de réflexion en amont. L’absence de temps est le gros défi que lui pose une aventure qu’elle a rejointe trois jours à peine avant le début des répétitions. Elle doit ainsi se fier exclusivement à son expérience. Et au metteur en scène. « C’est un exercice d’abandon total. C’est aussi très athlétique. » Ses cinq années de collaboration avec Robert Lepage, le maître du work in progress, la servent bien pour collaborer à ce spectacle très mouvant.

Une tempête intime

Dans ce spectacle « très sensoriel » alliant musique, vidéo, mouvements, une femme quittée par son amoureux met en scène sa douleur dans toute sa démesure, et convoque de grandes figures tragiques. Les lettres d’amour orchestre un dialogue entre un texte à tiroirs d’Evelyne de la Chenelière et certaines des Héroïdes d’Ovide, où des personnages mythologiques (Pénelope, Ariane, Didon, Phèdre) écrivent à leur amant absent.

Geste « extrêmement moderne et subversif », pour un poète antique, que de donner la parole aux femmes, rappelle David Bobée. « C’est une belle leçon de relativité : il y a 2000 ans, les humains avaient les mêmes désirs et sentiments d’impuissance. Mais voir quelqu’un se complaire dans la plainte peut être vite ennuyant. C’est là où Evelyne amène un élément intéressant : son héroïne réécrit encore et encore la même lettre, en atteignant des couches de plus en plus profondes. » Son écriture fragmentaire décrit comment la narratrice, en miettes, « essaie de se rassembler ». Et si la tentation du suicide est très forte chez Les Héroïdes, pour la dramaturge québécoise, il s’agit de parvenir « à quelque chose de plus actif : accepter de retourner dans la normalité. Parce qu’au-delà du deuil amoureux, il faut aussi finir par accepter, pour continuer à vivre, de faire le deuil de sa souffrance. »

Dans son univers intérieur

Formé en cinéma, le metteur en scène a prévu un dispositif scénique bi-frontal qui plonge les spectateurs dans l’univers intérieur de cette femme. Un espace métaphorique où il va faire pleuvoir, déchaînant littéralement une tempête dans une chambre à coucher. (Les poèmes d’Ovide sont truffés de références à des naufrages.)

Afin de faire le pont entre les deux auteurs, Macha Limonchik parle de rendre le lyrique Ovide « très simple, très clair, et de donner parfois des fulgurances et des moments de grande émotion » aux mots d’Evelyne de la Chenelière. Une écriture qu’elle décrit comme « féroce, viscérale », sous son enrobage raffiné.

« C’est un cadeau pour une actrice plus âgée, ce spectacle-là », lance la comédienne qui, depuis ses 40 ans, a vu le nombre de ses contrats diminuer de façon « spectaculaire ».

D’autant plus frustrant, pour beaucoup d’actrices, de voir les rôles se raréfier, qu’« à partir du moment où on commence à bien maîtriser notre art, on peut beaucoup moins le pratiquer. Ça rend perplexe… ».

Avec les prochains Caligula au TNM et la télésérie Fatale-Station, l’ex-vedette de Tout sur moi espère que ses six années difficiles sont derrière elle. Et si l’expérience est physiquement éprouvante, elle estime avoir eu raison d’accepter instinctivement le défi des Lettres d’amour. « Pour une fille de 30 ans, ce processus serait beaucoup plus difficile. Ce spectacle fait appel à bien des qualités qui vont avec mon âge. Je suis plus courageuse maintenant. » Et elle y découvre sa résilience. « Ça va m’amener à être encore plus libre, à encore moins résister au saut dans l’inconnu. Le voyage aura vraiment valu la peine. »


Les lettres d’amour

Texte : Evelyne de la Chenelière et Ovide. Mise en scène et scénographie : David Bobée. À l’Espace Go, du 12 avril au 7 mai.