Les doubles noces d’or

En 1952, la télévision de Radio-Canada fait son entrée au Québec. Au même moment, un étudiant de 22 ans écrit sa première pièce. La rencontre de ce jeune dramaturge montréalais et du nouveau média qu’est la télé va contribuer à l’établissement et à l’édification d’une dramaturgie québécoise à laquelle presque personne ne croyait. Marcel Dubé évoque l’importance de cette rencontre.

Marcel Dubé est arrivé d’avance au rendez-vous. Tranquille, il attend. Rien de flamboyant dans l’attitude de cet homme qui pourrait passer inaperçu. Mais qu’il se mette à parler, un feu s’allume aussitôt. La parole est limpide, somptueusement organisée ; une intelligence vive illumine le regard bleu auquel rien n’échappe. Marcel Dubé va droit à l’essentiel et cerne les contours de sa pensée avec une remarquable précision, jouant l’ironie au passage. « J’avais 22 ans à la naissance de la télé. Certes, elle a joué un rôle très important dans ma carrière… comme moi dans la sienne ! ».

En 1952, Les Compagnons de Saint-Laurent avaient mis la clé sur la porte et l’Équipe de Pierre Dagenais s’était dissoute. Le Théâtre du Nouveau Monde venait de voir le jour et Le Rideau Vert n’existait que depuis trois ans. Le Québec trouvait l’emprise duplessiste un peu lourde ; les artistes et penseurs tentaient bien de déployer leurs ailes sous l’impulsion de Refus global publié en 1948, mais plusieurs devaient s’expatrier pour survivre en tant que créateurs, gagnant le plus souvent la France. À part Gratien Gélinas (qui avait eu beaucoup de succès avec Tit-Coq (1948) et ses revues annuelles), personne dans la Belle Province ne croyait guère en un théâtre québécois… sauf Marcel Dubé. Sans le savoir, ce visionnaire allait poser la pierre angulaire de la dramaturgie québécoise et paver la voie aux dramaturges qui sont venus par la suite.

Titres à la triple centaine

En 1952, Marcel Dubé rafle un prix déterminant au Festival d’art dramatique avec une oeuvre en un acte intitulée De l’autre côté du mur. L’année suivante, sa pièce Zone remportera tous les prix à l’édition nationale de ce même festival. Dans les cinq années qui suivent, il écrit 14 dramatiques pour la radio. De 1952 à 1972 : 23 téléthéâtres, deux feuilletons et un quatuor pour le petit écran sortent de sa plume. Sans compter des séries de sketchs brefs et la traduction de nombreux documentaires destinés au petit écran. En 50 ans, Dubé signe plus de 300 titres, une moyenne de six oeuvres dramatiques par année ! Car il écrit également pour la scène. « J’ai risqué de l’argent personnel — que je n’avais pas ! — pour produire mes premières pièces avec de jeunes comédiens, amis fidèles et passionnés : Monique Miller, Guy Godin, Hubert Loiselle, Robert Rivard. Le peu que je gagnais à la radio et à la télé me permettait de payer les productions. »

Ce fou de théâtre travaillait pour les trois médias en même temps. « Sur le plan de la création, la radio impose moins de contraintes ; pour ce qui est de la scène et du petit écran, il y a peu de différence : chacun comporte des pièges et des lois à respecter. » Dans le processus de création, il est toujours resté près des artisans, du plus modeste machiniste aux comédiens et aux réalisateurs, assistant toujours aux répétitions « pour servir, pour aider », précise-t-il. La télévision naissante requérait une furieuse capacité d’improviser et d’inventer, car « elle n’était pas encore très structurée et il fallait souvent tout faire soi-même. C’est en la faisant qu’on l’inventait, qu’on l’apprenait », explique-t-il. Non seulement Marcel Dubé a-t-il créé sa propre dramaturgie en puisant aux sources de son enfance et de son milieu, il a « défini non définitivement » ce que pourrait être une dramaturgie franco-québécoise à la télévision comme au théâtre. « Gélinas se donnait pour règle de ne jamais ennuyer le public et cela le torturait beaucoup quand il écrivait. Tout en respectant ses choix, j’ai choisi d’aller dans un autre sens pour explorer autrement la complexité de l’être humain. »

Du théâtre pour tous

 

Dubé a toujours écrit pour tous, autant dans ses pièces (Bilan, Au retour des oies blanches, Le Temps des lilas, etc.) que dans ses téléromans (La Côte de Sable, De 9 à 5, La Vie promise, etc.) Soyons francs : l’emploi abusif, aujourd’hui, du mot « élite » comme une épithète désobligeante à l’endroit des défenseurs d’un haut niveau de qualité en matière de langue (populaire ou châtiée, la langue devrait toujours sonner juste) n’est souvent qu’une stratégie de marketing visant à imposer la facilité et la vulgarité qui correspondent, au fond, à un refus de penser.

Marcel Dubé regarde assez fréquemment les téléromans et les séries dramatiques. Bien qu’il ne prononce pas le mot, on sent qu’il constate un certain déclin de la télévision, un affadissement, à tout le moins, qu’il explique comme suit : « Deux facteurs ont beaucoup nui à la télévision : les coupures que Trudeau lui a imposées en 1982, ainsi que le Rapport Applebaum-Hébert, qui voyait Radio-Canada comme un diffuseur et non plus comme un producteur. Ce changement de cap a entraîné la mort des ateliers de création. » L’homme qui parle en éprouve du regret, car il aime profondément le petit écran.

Tout en demeurant attaché à Radio-Canada, il déplore que téléthéâtres et concerts aient disparu de sa programmation. « Dans les premières années, on trouvait à Radio-Canada une concentration de véritables écrivains comme Roger Lemelin, Germaine Guèvremont, Claude-Henri Grignon, Guy Dufresne, André Giroux et plus tard, Victor-Lévy Beaulieu, ainsi que des créateurs qui ont donné à la télé de Radio-Canada son premier souffle : les Louis-Georges Carrier, Paul Blouin, Jean-Paul Fugère, etc. », rappelle-t-il. « On s’est mis à faire produire des séries par des gens qui ne sont pas nécessairement des écrivains ; qui possèdent sans contredit un certain talent mais qui n’ont pas la cohérence d’esprit que les auteurs s’imposent, et qui copient à qui mieux mieux les formules américaines. » Nostalgique, Marcel Dubé ? Pas un brin ! Assez lucide pour savoir qu’on n’a pas intérêt à répéter le passé. Indigné ? Parfois. Reconnaissant surtout, envers la télévision francophone d’avoir préparé la Révolution tranquille et du même coup, disposé la population québécoise à recevoir toutes les formes de la culture. « C’est à cette époque que le peuple québécois a pris conscience de ses valeurs culturelles et de son pouvoir créateur, dans tous les domaines de l’activité humaine. »

Souhaits

 

Marcel Dubé tient à exprimer ses souhaits à l’intention de la télévision de Radio-Canada pour son 50e anniversaire : « Qu’elle trouve un second souffle lui permettant de se redéfinir et de s’identifier vraiment comme une grande entreprise d’État ; que par des contenus exemplaires, elle retrouve la dignité qui lui conviendrait et qui lui ramènerait peut-être un grand public. En bref, que le respect mutuel entre la télévision de Radio-Canada et le public soit restauré. »

Si sa vie était à recommencer, Marcel Dubé s’efforcerait de « donner le meilleur de lui-même », comme il continue de le faire dans ses écrits, comme il l’a toujours fait pendant ces années où il a joué le rôle d’un catalyseur dans l’évolution de la télévision et de la dramaturgie.

L’homme public

Marcel Dubé, auquel le Festival de Trois rendait un hommage en août dernier, n’a pas seulement écrit pour la radio, le théâtre et la télévision ; il a été secrétaire, puis président du Conseil de la langue française, président-directeur général des Rencontres francophones du Québec, cofondateur et directeur général du Secrétariat permanent des peuples francophones (dont il est toujours administrateur et conseiller). Il est membre de L’Académie canadienne-française qui lui a décerné sa médaille en 1987, ainsi que de l’Ordre des Francophones d’Amérique. D’innombrables prix, distinctions et témoignages de reconnaissance ont jalonné sa vie et sa carrière, dont le prix Athanase-David, le prix Victor-Morin, le prix Molson, un doctorat honorifique décerné par l’Université de Moncton.

Texte publié dans un cahier spécial du Devoir le samedi 7 septembre 2002.

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