Le chef s’est endormi

L’œuvre que laisse dans son sillage Marcel Dubé est un miroir de l’âme québécoise.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’œuvre que laisse dans son sillage Marcel Dubé est un miroir de l’âme québécoise.

Marcel Dubé n’est plus. Décédé jeudi matin à l’âge de 86 ans, il laisse dans son sillage une oeuvre immense. Influent, important, le dramaturge s’imposa d’emblée comme un incontournable du théâtre québécois.

Pour autant, son activité créatrice ne se limita pas à la scène. Nombre de ses téléthéâtres firent date. D’abord intéressées par le milieu ouvrier, ses pièces explorèrent ensuite le monde des bourgeois. Chaque fois, la justesse psychologique donna lieu à des portraits saisissants.

Né en 1930 sur la rue Logan au coeur du mythique « Faubourg à la mélasse », Marcel Dubé passa une enfance en bande faite de jeux de cowboys et d’Indiens, de théâtralité enfantine qui trouva un écho plus grave dans Zone, pièce phare contant la chute du chef d’un petit gang d’un quartier populaire.

Photo: Sylvain Sabatie «Zone» en 2013 au Théâtre Denise-Pelletier

Avant ce point d’orgue vint le cours classique au collège Sainte-Marie. La classe de versification attisa la passion de Dubé pour la poésie, où il se distingua. C’est à 18 ans, dans la classe de rhétorique, qu’il découvrit le théâtre. Le choc. Avec des amis, il fonda La jeune scène en se donnant pour mandat de présenter des spectacles précédés d’un avant-propos offert par des gens de théâtre. Monique Miller s’y produisit.

« Je l’ai rencontré dans un contrôle de radio à Radio-Canada, se souvient la comédienne. Je lisais un poème ; c’était une petite fille qui parlait : j’avais 16 ans. Il était dans le contrôle avec le réalisateur, et il a demandé à me voir. Il a dit : “ J’ai écrit une pièce qui s’appelle De l’autre côté du mur, j’aimerais que tu la voies. ” Je l’ai lue, je l’ai jouée. Et après, il a créé les personnages de Zone : Ciboulette pour moi, Tarzan pour Guy Godin, et il a toujours écrit ses pièces pour nous ensuite […] Sa langue est partie des quartiers ouvriers des enfants de Zone jusqu’à la bourgeoisie de Bilan. Ce sont des personnages qui nous ressemblent, les Québécois de son époque, les années 1950 jusqu’aux années 1980, où il a écrit ses plus grands trucs. Il n’est pas devenu bourgeois. Il y a eu une belle évolution chez lui. Il décrivait son monde. »

Montée en 1953, Zone signala Marcel Dubé au public, qui s’y reconnut. L’année précédente, il avait fait son entrée à la télévision de Radio-Canada pour laquelle il avait écrit un téléthéâtre, le premier d’une longue série ponctuée de téléromans. Popularité instantanée, là encore. Il toucha aussi au cinéma, adaptant par exemple en 1974 sa pièce Les beaux dimanches, récit puissant de couples nantis qui s’entre-déchirent à l’occasion d’une soirée trop arrosée.

Un révélateur

Louise Marleau, une autre amie de longue date, s’explique ainsi le succès immédiat et durable de Dubé : « C’est la contemporanéité des sujets qu’il a abordés… il connaissait l’âme, québécoise comme humaine. C’était un révélateur, Marcel Dubé, du Québec de cette époque, qui mettait en scène les gens des rues, des ruelles autant que des bourgeois. Dubé était accessible à tout le monde. J’ai joué plusieurs pièces de Marcel, mais il n’y a qu’Au retour des oies blanches qu’il a écrite pour moi, et qu’on a faite d’abord au théâtre et ensuite à la télévision. Ça reste un des cinq grands rôles qui ont marqué ma vie. »

Il connaissait l’âme, québécoise comme humaine. C’était un révélateur, Marcel Dubé [...].

 

C’était en 1966. Avant cette « tragédie moderne », des pièces comme Le temps des lilas et surtout Un simple soldat, étaient déjà venues cimenter la réputation de l’auteur. Antihéros par excellence, Joseph Latour, ce soldat démobilisé avant d’avoir pu combattre, qui rejette l’ordre familial et social établi, cristallisa l’humeur d’une nation désenchantée à la veille de déclencher une Révolution tranquille.

Cette période, Marcel Dubé la vécut dans la félicité. Au Devoir, il confiait en 2002 : « C’est à cette époque que le peuple québécois a pris conscience de ses valeurs culturelles et de son pouvoir créateur, dans tous les domaines de l’activité humaine. »

D’honneurs et de fêtes

La carrière de Marcel Dubé fut jalonnée de distinctions, dont l’Ordre national du Québec en 1993 et le Prix du Gouverneur général en 2005. L’une des plus chères à son coeur lui fut toutefois remise en 1973. Créé en 1922 par le gouvernement québécois afin de célébrer « la littérature canadienne-française », le prix David était alors la plus haute distinction du genre. Premier dramaturge à la recevoir, Marcel Dubé se déclara particulièrement ému. Il était alors très malade.

Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Gilles Pelletier et Élizabeth Lesieur dans «Un simple soldat» en 1969

Atteint de la maladie de Crohn, il subit en effet une douzaine d’opérations au cours de sa vie. Malgré sa santé précaire, ou peut-être à cause de celle-ci, il aimait fêter avec sa « famille de théâtre ».

En évoquant sa première rencontre avec lui, Louise Marleau résume bien la nature de l’homme. « Je l’ai connu à Eastman. Andrée Lachapelle était près de lui ; il avait la falle à l’air, la chemise ouverte, il était rougeaud, il prenait un coup et il était heureux de vivre ! Et tellement, tellement malheureux, qu’il en était heureux ! Comme Zorba [le Grec] ! C’est un être qui ne pensait qu’aux autres, et qui était d’une générosité !… Il avait des comptes dans trois banques, parce que lui, quand la fête commençait, il donnait, il donnait, il donnait… Il a donné tout ce qu’il avait. »

Dans la vie comme dans son oeuvre, en l’occurrence. Pérenne, le théâtre de Marcel Dubé continue et continuera d’être revisité.

À l’annonce du décès du grand homme, on repense à cette scène de Zone où Ciboulette étreint la dépouille de Tarzan : « Dors, mon beau chef, dors, mon beau garçon, coureur de rues et sauteur de toits, dors, je veille sur toi, je suis restée pour te bercer… »

Avec Catherine Lalonde

4 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 8 avril 2016 03 h 54

    Très bel article

    Les oeuvres de Marcel Dubé ont marqué ma jeunesse. La nouvelle de sa mort m'a fait réaliser combien notre passage ici bas est court et passe trop rapidement.

  • Raymond Labelle - Abonné 8 avril 2016 06 h 31

    Un auteur à redécouvrir.

    Mme Miller dit que c'est dans les années '80 que M. Dubé aurait fait "ses plus grands trucs". Peut-être que M. Dubé était alors injustement tombé dans un certain oubli. Il faudrait peut-être (re)visiter aussi ce qu'il a fait pendant cette période.

    Malheureusement, plusieurs personnes, dont moi-même, ne connaissent de lui que ses œuvres les plus célèbres des années ’60.

    Et on pourrait aussi le faire pour certains vivants, qui ont produit aussi des choses de grande valeur après la période où ils étaient plus connus et diffusés. Je pense à Robert Gurik par exemple.

  • Louise Collette - Abonnée 8 avril 2016 08 h 05

    Hélas

    C'est un grand qui vient de nous quitter.

  • Raymonde Proulx - Abonnée 8 avril 2016 18 h 43

    Les années '60 de Marcel Dubé

    Monsieur Labelle,
    Vous avez raison de dire que les oeuvres les plus célèbres de Marcel Dubé ont été écrites dans les années '60. En 1970, je présentais un mémoire de licence ès lettres à l'Université Laval sur le théâtre de Marcel Dubé: Zone, Bilan, Un simple soldat, etc. Il faisait l'objet des études en littérature québécoise.