Une femme à Berlin, une autre à Ottawa

Brigitte Haentjens
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Brigitte Haentjens

Suivant son habituel rythme de travail, la metteure en scène Brigitte Haentjens élabore depuis deux ans déjà son prochain spectacle. Elle en révélait hier la teneur, à l’occasion du dévoilement de la prochaine saison du Théâtre français du Centre national des arts, qui sera aussi la cinquième de son directorat ottavien.

Rédigé par une journaliste dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Une femme à Berlin, journal publié pour la première fois en 1954 de manière anonyme, témoigne d’une atroce vérité : « En temps de guerre, le corps des femmes appartient à tout le monde », synthétise Haentjens. On estime aujourd’hui à 100 000 le nombre de viols perpétrés par l’armée russe venue « libérer » la ville ; des milliers d’enfants sont nés de cet immonde butin de guerre encore trop souvent prélevé.

Restée dans l’ombre jusqu’à son décès en 2001, Marta Hillers avait toujours refusé que son récit, qui levait le voile sur cet immense tabou au sein de la société allemande, soit publié sous son nom. « Entre le viol collectif et le viol domestique, si je puis dire, elle a choisi le second en acceptant la protection d’un haut gradé de l’armée russe. Elle refuse de se peindre en victime, ce qui est presque subversif en soi. Elle réussit à conserver une sorte de distance, voire un humour, c’est d’une grande lucidité. »

Disant vouloir éviter la carte postale, Brigitte Haentjens partagera le texte en un choeur à quatre voix, celles des comédiennes Evelyne de la Chenelière, Sophie Desmarais, Louise Laprade et Évelyne Rompré. Le spectacle produit par Sibyllines sera accueilli à l’Espace Go puis au CNA, partenaires de cette aventure.

Aussi au Théâtre français

Comme programmatrice, Haentjens connaît sa chance, même si le Théâtre français occupe une place somme toute modeste dans la programmation de l’établissement public qu’est le Centre national des arts. « Ça reste un des rares endroits de liberté artistique au pays, ce n’est pas rien. Nulle part ailleurs on pourrait avoir une programmation éclectique comme celle-là, avec autant de créations. Le milieu est rendu frileux, mais avec raison : financièrement, il n’y a plus aucune marge de manoeuvre pour les compagnies. »

À titre de coproducteur, le Théâtre français présentera entre autres Straight Jacket Winter d’Esther Duquette et Gilles Poulin-Denis (compagnie 2par4 et Théâtre la Seizième, Vancouver), ainsi que le prochain spectacle de Mani Soleymanlou, Huit, suite logique de Un, Deux, Trois, Ils étaient quatre et Cinq à sept. Il s’engage aussi dans la reprise attendue de La fureur de ce que je pense, le spectacle de Marie Brassard et Sophie Cadieux inspiré des écrits de Nelly Arcan, et recevra La bonne âme du Se-Tchouan de Brecht, que Lorraine Pintal montera au Théâtre du Nouveau Monde dans les prochains mois.

Le CNA accueillera également le collectif français Les Chiens de Navarre, auteurs des remarqués Quand je pense qu’on va vieillir ensemble et Une raclette, tous deux accueillis à l’Usine C ces dernières années. « J’adore rire dans la vie, mais, au théâtre, pour me faire rigoler, il faut se lever de bonne heure. Eux, ils me font mourir de rire ! », précise celle qui sera l’hôtesse des Armoires normandes en octobre prochain.