Danse-théâtre - L'humanité dans la mire

C'est un hommage inquiet à la vie que propose Pigeons international. Sur scène, de l'eau, de la terre, du feu et des danseurs qui font corps avec l'air. Ces danseurs, de même que les comédiens et musiciens qui habitent la scène, semblent provenir des quatre coins du monde. Ceux-ci seront en proie à des chagrins, à des conflits, à des difficultés communicationnelles, à des quêtes existentielles, et ainsi de suite. Ressortent pourtant de ce tableau peint par Paula de Vasconcelos non seulement l'implacable beauté de la vie mais encore une grande tendresse envers ces si imparfaites créatures que sont les êtres humains.

Babylone est donc une oeuvre poétique et évocatrice qui passe tout près de ravir. C'est qu'à ce spectacle, fait de jeu non verbal, de danse (il faut voir les superbes pas de deux qu'il recèle), de musique exotique et de bribes de texte, il manque un rythme. Un rythme enivrant arrive presque à s'installer, vers la fin du spectacle, lorsque les danseurs interprètent une chorégraphie de groupe, mais il se trouve hélas cruellement brisé par le retour au texte.

Car c'est le texte qui pose problème dans Babylone. Il apparaît parfois superflu, comme au moment où, après qu'une femme, la mine manifestement chagrine, a plié et rangé dans un sac des vêtements de bébé et a ensuite dansé avec éloquence sa douleur, un homme vient verbaliser le fait que cette femme a perdu son enfant, ce qui a davantage pour effet de briser la magie du moment que de renseigner le spectateur. Le texte s'avère aussi parfois occulté par les multiples activités de cette fourmilière humaine qui requiert déjà énormément d'attention de la part du spectateur. Ce non-verbal aurait pu être enrichi par un texte davantage mis en évidence (livré haut et fort pour se frayer un chemin à travers tout ce qui se passe sur scène) ou carrément plus percutant.

En l'espèce, l'aspect visuel de Babylone présente plus d'intérêt que son texte. Par exemple, dans un coin, une dame indienne fait cuire des galettes; au fond, un jardinier entretient son potager; tout autour, un jeune homme érige une clôture; au milieu, un couple tente d'exécuter un duo amoureux à plusieurs reprises interrompu, etc., tous se livrant à leurs propres rituels.

À l'apport douteux des mots à l'ensemble de la production figurent néanmoins quelques exceptions, notamment quelques-unes des phrases qui ponctuent la quête ontologique d'un diplomate à travers le monde ou encore cet extrait de la Genèse, qui aide le spectateur à comprendre que la scène, à l'instar du monde, deviendra l'univers complexe qu'elle doit être au fil d'une création. Cette création sera humaine et donnera naissance, entre autres, à un jardin, une fontaine, un brasero. Comme quoi l'être humain ne sait pas que détruire. Et si la lumière fut, selon la Bible, une des grandes réalisations de Dieu, les éclairages de ce spectacle sont appelés à s'inscrire parmi les réalisations convaincantes de Michel Beaulieu. Soulignons notamment cette intense luminosité solaire du début du spectacle, qui donne d'emblée le ton à celui-ci en introduisant son indéniable beauté. Contribue d'ailleurs particulièrement à cette beauté la danseuse Milene Azze, dont les mouvements aériens, précis et élégants émerveillent.

Quoi qu'on puisse néanmoins dire de ce véritable tableau vivant qu'est Babylone, il reste que celui-ci, étant «en éternelle mouvance», est appelé à se modifier au fil des représentations. Il s'agit donc d'une histoire à suivre, telle que l'est celle, inquiétante mais passionnante, de l'humanité.