Longue vie aux Éternels

Isabelle Vincent ose un premier texte solo.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Isabelle Vincent ose un premier texte solo.

Qu’on se rassure : malgré son titre antinomique, cette nouvelle création n’annonce pas la mort des Éternels. Plutôt la fin d’un cycle pour la populaire compagnie. Au bout de 20 ans, les célébrations s’accompagnent pourtant d’un constat peu festif : « C’est probablement la fin des Éternels comme producteurs, parce qu’on n’arrive plus à se financer », admet Isabelle Vincent. Présentée, heureusement, en codiffusion avec La Manufacture, la sixième création du quatuor n’a récolté qu’une maigre contribution de la Ville, et rien des organismes subventionnaires.

« Chaque fois qu’on veut monter un spectacle, on doit être très créatif sur le plan financier, alors que ce n’est pas du tout notre expertise. Désormais, il faut faire du sociofinancement. Moi je vais tenter de vendre une promenade à vélo en ma compagnie… On est fatigués [rires]. On va vivre pleinement cette année anniversaire, et après on verra. »

Pourtant, souligne la comédienne, rares sont les troupes théâtrales où les membres fondateurs (moins Patrice Coquereau) continuent à être actifs ensemble depuis aussi longtemps. Et poursuivent la mission définie lors de leur fondation : faire un théâtre « populaire qui s’adresse au plus grand nombre possible, sur un mode grotesque et sublime ». La mort des Éternels, une « comédie burlesque et existentielle », s’inscrit dans cette lignée.

Premier texte solo

Après deux coécritures avec Sylvie Drapeau (Avaler la mer et les poissons, Les saisons), Isabelle Vincent ose un premier texte solo. Largement teintée d’autodérision, une signature des Éternels, la pièce joue de la mise en abîme. Christian Bégin, Marie Charlebois, Pier Paquette et l’auteure y incarnent leurs doubles, des acteurs fatigués qui décident de faire de leur dernier spectacle un suicide artistique. Une tombée de rideau qu’ils désirent représenter au public, via satellite, sur un voilier. Mais ils ignorent que quatre fantômes parentaux sont du voyage et qu’ils vont s’interposer en proposant « de déconstruire ce qui constitue le mal-être » des comédiens… « Ça m’amusait beaucoup de faire en sorte que chaque Éternel interprète aussi son parent de sexe opposé. »

L’auteure a d’abord mené une enquête auprès des géniteurs de ses trois comparses, histoire de vérifier le décalage entre sa perception d’eux et la leur. Elle désirait aussi sonder ces personnes âgées sur leur façon d’appréhender la finalité, et sur le bilan qu’ils dressent de leur vie. « Il faut apprendre à mourir tous les jours. Moi je suis très fascinée par la mort. Ça crée en moi une urgence de vivre. »

Vincent, qui a besoin de nourrir son écriture par une étape préalable de lectures, de réflexions, s’est aussi appuyée sur des penseurs du XXe siècle, notamment la philosophe américaine et théoricienne du genre sexuel Judith Butler. Incarner un personnage de l’autre sexe pourrait ainsi permettre de « débusquer les conditionnements, les aliénations » qui définissent les genres.

En gros, la créatrice relie son oeuvre à un courant qu’elle a noté dans le théâtre actuel : l’envie d’un changement de paradigme social. « J’ai essayé de répondre à ce désir en démantelant le patriarcat, le monothéisme, et le néolibéralisme. » La mort des Éternels offre la déconstruction de valeurs astreignantes à travers une forme performative. Malgré sa complexe assise théorique, la pièce passe par le burlesque et le choc des registres, à travers une langue elle-même déconstruite, jouant beaucoup sur les sonorités.

L’amour est sans pitié

D’une grande curiosité, Isabelle Vincent s’est immergée avec plaisir dans cette savante recherche. « On dirait que ça me permet de me rêver autrement. » Une manière de déjouer une certaine stagnation qui s’installe à la cinquantaine. « J’aime jouer à la télé. Mais on finit par avoir l’impression, d’une production à l’autre, de répéter les mêmes choses. Cette quête intellectuelle a satisfait ma soif d’apprendre. »

Pas simple pourtant de risquer une première expérience solo avec une oeuvre à la forme inusitée. « J’ai soumis mon texte à des metteurs en scène que j’aime beaucoup, et ils ont refusé, disant qu’ils étaient occupés ailleurs. Mais peut-être qu’ils trouvaient le projet trop étrange… » Son chum, le réalisateur Claude Desrosiers, s’est finalement proposé. « En plus, il n’est pas payé ! » rigole la chaleureuse comédienne, d’une remarquable franchise.

Décidément, ce spectacle tient du projet familial, au sens élargi. Et la troupe, opine l’auteure, est aussi dysfonctionnelle qu’une vraie famille. « On peut être durs les uns envers les autres, en même temps qu’on s’aime. C’est ça être avec des gens depuis 20 ans : ils sont sans filtre, impitoyables. Jusqu’à la dernière minute, certains ont douté de mon texte. » Jusqu’à ce qu’un regard extérieur sur le spectacle, celui du directeur de La Licorne, Denis Bernard, les rassure. « Maintenant, tout le monde y croit. »

Les Éternels sont de toute façon soudés par une complicité inaltérable. « Il se passe quelque chose quand on est sur scène ensemble, qui va au-delà de nos petites altercations quant au sens du texte. Quelque chose qui est plus grand que la somme de chacun de nous. »

La mort des Éternels

Texte : Isabelle Vincent. Mise en scène : Claude Desrosiers. À La Licorne, du 5 avril au 7 mai.