Théâtre - Le théâtre «vibratoire» de Claude Gauvreau prend l'affiche au TNM

Il faudrait des pages pour donner une idée juste de la carrière de Marc Béland: interprète de nombreux premiers rôles au théâtre, danseur à la compagnie de Jo Lechay, puis avec La La La Human Steps (Édouard Lock), cet acteur doué, dont la présence lumineuse est soutenue par une remarquable souplesse, a joué aussi bien Feydeau, Labiche et Vitrac que Shakespeare, Brecht, Heiner Müller, Sophocle et Dostoïevski, Normand Chaurette, Michel Tremblay, Camus, Michel Marc Bouchard, Claudel et Tchekhov. Il s'apprête à devenir Donatien Marcassilar, le poète sacrifié de L'Asile de la pureté, de Claude Gauvreau, qui sera créé au Théâtre du Nouveau Monde dans une mise en scène de Lorraine Pintal.

Au plus récent Festival de théâtre des Amériques, qui a eu lieu au printemps 2003, Lorraine Pintal avait amorcé son travail sur L'Asile de la pureté par une lecture tenue dans les locaux du Centre hospitalier Louis-Hippolyte-LaFontaine. La pièce avait déjà fait l'objet d'un exercice d'étudiants à l'École nationale de théâtre sous la direction d'Yves Desgagnés, mais elle n'avait jamais été montée sur une scène professionnelle.

Baroque, baveux, barbare

«Chez Claude Gauvreau, on n'est pas dans la psychologie, affirme d'emblée Marc Béland. Son théâtre est un théâtre d'état énergétique, un théâtre vibratoire. Le texte est un souffle, plus proche de la poésie que du dialogue traditionnel. Ses personnages sont des archétypes qui s'affrontent.» Le comédien qualifie ce texte de «baroque, baveux, barbare et gargantuesque, fait avec la nette intention de déranger. C'est "de santé", teinté d'un humour capable d'ironie, très tonique, dénué d'auto-apitoiement».

Ce qui emballe l'interprète, c'est le caractère iconoclaste de cette pièce de jeunesse écrite en 1953, «comme un geste créateur fait à la suite du suicide de Muriel Guilbault, muse et amie de Claude Gauvreau. L'auteur l'a lancée comme une provocation à la face du monde, entraîné par sa désillusion. Le poète Marcassilar y défend la beauté, l'extase, l'absolu est le représentant». Selon Marc Béland, la pièce pose les questions suivantes: que faisons-nous avec la part d'absolu qui nous habite? Qu'est-ce qu'on a fait de nos rêves? Par sa façon d'aller au bout des choses, Gauvreau nous renvoie à des interrogations troublantes qui ne sont jamais résolues une fois pour toutes. «De toute façon, il n'y a pas tant de choses qui ont changé depuis 1953. Ce qui paraissait opaque et difficile l'est encore. C'est le fait de toute société, d'essayer de tuer la lumière. Ce sont les produits culturels de masse qui étouffent maintenant les langages authentiques particuliers», estime Marc Béland. La place de l'artiste est encore presque folklorique, et il en sera toujours ainsi, croit l'interprète, qui voit un caractère christique dans le parcours de Gauvreau. «Sa recherche de pureté s'inscrit dans le corps, à travers un jeûne de 34 jours. Sa quête spirituelle est dégagée de toute étiquette.»

L'amoureuse de Claude Gauvreau (Muriel Guilbault dans le réel, Édith Luel dans la pièce), s'est suicidée. «Dans l'entourage [son égrégore, dont il est le phare] de Marcassilar, chacun essaie de dire qu'il n'est pas bien de frayer avec quelqu'un qui s'est suicidé. Mais lui ne veut pas se désolidariser d'Édith Luel comme le héros se désolidarise de ses proches dans Les oranges sont vertes», explique Marc Béland. Donatien Marcassilar est en état de choc, ce qui l'amène vers la lucidité. Son égérie Édith Luel lui a, en quelque sorte, montré une voie lourde de conséquences. «Elle s'est suicidée pour témoigner d'un malaise. Son geste encourage Donatien à poursuivre et à témoigner à sa façon. "Je meurs parce que après avoir trop combattu, je ne peux pas susciter l'autrement", avouera-t-il.» C'est pourquoi, plutôt que d'abdiquer, de sombrer dans le cynisme et l'amertume, Marcassilar s'engage dans une quête de la pureté; cette façon de témoigner et de provoquer le conduit à la mort. «Le jeûne est plus fort que toute forme d'engagement; il agit directement sur le corps et l'esprit.»

Dans les mots

Il suffit d'écouter et de regarder Marc Béland commenter la pièce pour deviner l'impact que le rôle a déjà sur lui. «Sur le plan personnel, ça résonne en moi. Et puis, je suis fier de jouer dans ma langue. C'est émouvant et très agréable d'aller puiser à l'inconscient collectif de chez nous. Sur le plan professionnel, remarque-t-il, tous les comédiens donnent le meilleur d'eux-mêmes. On fait face au même trac, aux inquiétudes, au lot de démons qui accompagnent toute création.» Si Donatien Marcassilar est fou, remarque Marc Béland, c'est d'aller au bout de quelque chose. «Je cherche l'humanité, la blessure du personnage.»

Contrairement à l'expérience réalisée le printemps dernier à Louis-Hippolyte-LaFontaine, la pièce sera incarnée, non lue. «Le travail que nous avions accompli s'est révélé très utile pour vérifier que les enjeux étaient dans les mots et dans les phrases. Grâce à cette approche, on a plongé rapidement au coeur des choses.»

Marc Béland résume à sa façon ce que Gauvreau tente de dire aux spectateurs, en quelques phrases: «"Vivez! Faites ce que vous avez à faire!" Il y a, dans son texte, une charge contre la psychiatrie qui était barbare à l'époque. Il veut protéger la vibration essentielle et immanente de toute création, et sa propre vie a débouché sur une impasse. Il cherchait l'amour mais le compromettait en multipliant les conquêtes, n'aimant que les femmes sublimées.»

Marc Béland souhaite que les gens ne viennent pas voir «la vie d'un fou». «Pour moi, le dramaturge Gauvreau et son avatar Donatien Marcassilar sont loin d'être fous. Leur chemin est parfois obscur, mais c'est d'abord le regard des autres qui les étouffe. À la fin, très lucide, Marcassilar demande au public de porter son propre jugement sur la pièce: est-elle un progrès? Une trahison? Une tragédie? Une comédie? À chacun de juger.»

- L'Asile de la pureté, de Claude Gauvreau, mis en scène par Lorraine Pintal, avec une distribution et une équipe de concepteurs étoilées, prend l'affiche du TNM du 10 février au 6 mars 2004.
1 commentaire
  • danielle p roger - Inscrite 5 mars 2004 10 h 47

    Critique de l'Asile de la pureté

    Est-ce possible qu'une critique n'ait été faite de l'Asile de la pureté présentée au TNM.