L’esprit du lieu

Se décrivant comme rationnelle, la tête dirigeante de la compagnie The Other Theatre, Stacey Christodoulou, dit tout de même croire à une mémoire des lieux.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Se décrivant comme rationnelle, la tête dirigeante de la compagnie The Other Theatre, Stacey Christodoulou, dit tout de même croire à une mémoire des lieux.

À sa mort en 1937, alors qu’il n’est âgé que de 46 ans, Howard Phillips Lovecraft laisse derrière lui près d’une centaine de nouvelles, quelques essais et articles ainsi que plus de 80 000 lettres témoignant notamment de sa xénophobie rampante, de sa rigidité morale, de son anglophilie et surtout de sa grande solitude. Empêché dans ses ambitions premières de devenir astronome, de santé trop fragile pour s’enrôler lorsque la guerre éclate, essentiellement pauvre, il aura vécu en marge de son siècle.

On le considère aujourd’hui comme le chaînon manquant entre Edgar Allan Poe et Stephen King dans la riche histoire de la littérature fantastique américaine. « Durant des années, je suis passée quotidiennement devant cette librairie où était affichée une immense photo de Lovecraft », se souvient la metteure en scène Stacey Christodoulou. « J’étais fascinée par son visage intense, très carré, ce nom entre amour et sorcellerie [witchcraft]. J’en avais lu, mais à peine ; je l’associais aux amateurs d’horreur vraiment hardcore, plutôt geek. »

Dans La couleur tombée du ciel, un jeune architecte s’intéresse à une région particulièrement désolée de la Nouvelle-Angleterre où la végétation semble avoir subi d’étranges mutations. « Ce n’est pas de l’horreur particulièrement sanglante, avec des meurtres et tout. On est plutôt dans la création d’une atmosphère de doute, d’angoisse. » Si le spectacle luv u lovecraft n’est pas une adaptation fidèle de cette nouvelle — « la préférée de Lovecraft lui-même », précise la metteure en scène —, elle a servi d’inspiration à l’équipe d’interprètes et de concepteurs.

Même si l’écrivain originaire de Providence dans le Rhode Island affichait de nombreux partis pris réactionnaires, Christodoulou reconnaît dans certains aspects de son oeuvre un souffle moderne, voire postmoderne. « Toute son écriture date de l’époque où Einstein énonçait la théorie de la relativité, qui a vraiment modifié notre manière de regarder l’univers. Tout ce qu’on pensait constant, tout à coup, ne l’était plus. Nous vivons dans un chaos qui est amoral par nature ; c’est nous qui nous acharnons à lui donner un sens, à espérer une justice. Notre croyance reste très naïve, très chrétienne : le bien et le mal, la récompense et la punition… »

Un espace de transition

luv u lovecraft est planté dans une chambre où se croisent sans nécessairement se voir une pluralité de figures, suggérant ainsi un télescopage des temporalités. C’est un espace transitionnel, où les personnages sont suspendus, « in limbo » comme disent les anglos. Stacey Christodoulou reconnaît une certaine parenté avec En manque (Crave) de Sarah Kane, qu’elle a monté il y a une douzaine d’années : « Je retrouve un peu ici ces gens qui tentent de combler un grand besoin d’être aimés mais qui, à cause d’un traumatisme ou autre chose, sont empêchés de donner ou de recevoir. »

Se décrivant comme rationnelle, la tête dirigeante de la compagnie The Other Theatre dit tout de même croire à une mémoire des lieux. Il faut l’entendre raconter sa visite du camp de concentration de Sachsenhausen, tout près de Berlin, un lieu conçu pour la mort. « Qu’est-ce qui reste dans ces endroits où ont sévi de grandes injustices, des meurtres de masse, les champs de bataille ? Dans La couleur tombée du ciel, il y a de toutes petites allusions aux chasses aux sorcières, cette grande hystérie collective de la fin du XVIIe siècle… »

On en revient au désir de justice qui nous pousse souvent à nous inventer des coupables, à nos instincts narratifs qui exigent des réponses souvent primaires. « Je me souviens quand le sida est arrivé, c’était horrible : plusieurs ont cherché des gens à blâmer plutôt que des explications scientifiques, ils parlaient sans rire d’une punition divine ! » Ne sont-ce pas ironiquement les mêmes qui vont avoir tendance à nier les changements climatiques, que Lovecraft anticipe en quelque sorte ? « On ne fait toujours rien, alors que tout autour de nous nous dit : “Fix it ! Get out ! Do something !” »

C’est le schéma classique de la maison hantée dans le récit d’horreur, l’endroit qu’on s’obstine à habiter malgré les présages, les assauts, les messages. Stacey Christodoulou y voit un mélange d’apathie et de défiance : « On ne veut jamais quitter les lieux qu’on a investis de nous-mêmes, même s’ils sont menacés. Protéger son territoire revient à protéger son identité. » Parfois jusqu’à l’aveuglement.


luv u lovecraft

Texte : collectif, librement inspiré de «La couleur tombée du ciel» de H.P. Lovecraft. Une production de The Other Theatre présentée à La Chapelle du 22 mars au 2 avril.

1 commentaire
  • David-Alexandre Després - Abonné 21 mars 2016 12 h 19

    À lire.

    3 oeuvres de Lovecraft m'ont marqué:

    1- Par-delà le mur du sommeil.
    2- Celui qui chuchotait dans les ténèbres.
    3- Dans l'abîme du temps.