Rencontre du troisième type

Freud, savamment incarné par Alain Fournier
Photo: Alexandre Frenette Freud, savamment incarné par Alain Fournier

Sortez les violons, ou plus exactement le violoncelle, instrument de musique qui rythme, ponctue et souligne le texte d’Éric-Emmanuel Schmitt, Le visiteur, pièce de théâtre actuellement livrée dans le Studio du Centre Segal dans le nord-ouest de Montréal.

L’objet transporte dans l’espace et le temps, à Vienne en 1938, dans le bureau du père de la psychanalyse Sigmund Freud, qui, au lendemain de l’Anschluss, l’annexion de ce pays par l’Allemagne nazie, se prépare à prendre le chemin de l’exil. Les envahisseurs vont lui accorder un sauf-conduit, à condition qu’il signe un document reconnaissant la gentillesse et l’ouverture d’esprit de ce groupe d’hommes à l’origine du pire.

L’intellectuel est au crépuscule de sa vie. Il va résister, puis recevoir, alors que sa fille vient d’être embarquée par la Gestapo, la visite impromptue d’un étranger passé par la fenêtre d’en arrière. C’est un fou évadé d’un asile ? Ou peut-être cette « hypothèse inutile », pour reprendre les mots utilisés un jour par Freud pour qualifier Dieu ?

Le bien et le mal, le bien avec le mal, le bien comme composante inéluctable du mal, l’odieux, l’indolence collective face à l’horreur, la violence guidée par l’ignorance qui elle-même guide la haine de l’autre et la possible existence d’un Dieu qui serait à l’origine de tout ça, qui justifie tout : les grandes marottes de l’auteur franco-belge se croisent sans exception sur les tapis poussiéreux du bureau de Freud, savamment incarné par Alain Fournier, dans une joute oratoire qui témoigne une nouvelle fois du grand didactisme de Schmitt.

De Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (2001) à Oscar et la dame rose (2002), en passant par La part de l’autre (2001) et Le poisson d’amour (2014), l’homme a trouvé les mots qu’il faut pour conduire la philosophie et les questionnements existentialistes vers les foules sentimentales, avec des images simples, des figures historiques faciles à appréhender, des formules fuyant les aspérités et une complexité de la condition humaine habilement vulgarisée pour ne pas trop s’aliéner les uns ni trop perdre les autres.

Le visiteur nourrit cette quête très manichéenne de sens par les bons sentiments, avec, ici, une distribution idoine pour le faire. Karyne Lemieux est convaincante en figure de la résistance, Jean-René Moisan aussi dans celle du mal alors que Frédéric Desager donne la tonalité parfaite, entre mystère et raillerie, à ce « possible » qu’il est peut-être, et ce, dans une mise en scène académique et sans surprise qui suit les lignes du contour imposé Schmitt, sans jamais laisser le crayon déborder.

De cette visite, on gardera sans doute le fait qu’elle ne fait pas mal et même qu’elle peut faire du bien, à condition toutefois, comme pour la figure du visiteur, d’y croire et de s’y abandonner.

Le visiteur

Texte : Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène : Ariel Ifergan. Avec : Alain Fournier, Frédéric Desager, Jean-René Moisan, Karyne Lemieux et Frédérique Lapointe. Centre Segal, jusqu’au 3 avril.