Extase et douleur des commencements

«Ça ira (1). Fin de Louis» joue de l’idéalisation qui régnait au tout début de la Révolution française.
Photo: Elisabeth Carecchio «Ça ira (1). Fin de Louis» joue de l’idéalisation qui régnait au tout début de la Révolution française.

À la fois leçon d’histoire, anthologie de pensée politique et divertissement au sens noble du terme, le nouveau spectacle de l’écrivain scénique Joël Pommerat transforme le grand hémicycle du Centre national des arts en agora. Nous promenant de la petite assemblée de quartier à l’imposant show médiatique, Ça ira (1). Fin de Louis joue de l’idéalisation d’une époque où les hommes ont fait basculer le cours du monde, mais aussi de l’intemporalité brûlante de ses thèmes.

Didactique, l’entreprise l’est dans son ambition première : résumer en quelques heures — presque cinq, quand même — les prémices et les premières semaines de la Révolution française de 1789, le tout en privilégiant essentiellement le point de vue politique. Nous assistons principalement aux débats tenus à l’assemblée du tiers état (33 % des sièges pour représenter 98 % de la population), qui s’autoproclame bientôt « assemblée nationale ». C’est en même temps que les députés qu’on apprendra la progression des troubles — famine, émeutes, répression armée — qui menacent de plonger la nation dans la guerre civile. Cette matière dense et complexe, limpidement présentée mais étourdissante tout de même, demeure un festin pour l’intelligence.

Si ce parti pris pour les moments de réunion ne va pas sans créer un certain nombre de redondances, il faut préciser que les échanges auxquels on assiste sont absolument passionnants. Rappelons que c’est la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui naît là, dans l’extase et la douleur des commencements, et les questions posées sont d’une pertinence, d’un poids qui sont imparables. Que vaut la liberté sans le devoir ? Tous sont-ils aptes à participer à l’exercice du pouvoir ? Existe-t-il des usages légitimes de la force en démocratie ? La violence révolutionnaire, souvent sanguinaire, est-elle pire que les violences structurelles d’une société inéquitable ? Mais surtout, peut-on vraiment débattre et philosopher alors que les gens meurent ?

Arguments et contre-arguments sont livrés dans toute leur complexité, avec un aplomb et un à-propos tels qu’on se voit nous-mêmes, députés d’arrière-ban d’un soir, ballottés dans nos convictions. On résistera à toute tentation nostalgique ou naïve, mais il reste qu’on prend la pleine mesure du fossé séparant ces tribuns enlevants de l’immense majorité de nos tièdes représentants élus.

Tension, rythme, énergie

Comme on est toujours l’aveugle ou l’hypocrite de quelqu’un d’autre, l’exercice dégénère souvent en invectives, puis en bagarres. La tension demeure assez constante, le rythme est trépidant. Le spectaculaire naît ici de l’énergie déployée et de la précision de ce grand ballet où se mêlent les interprètes transformistes de la compagnie de Pommerat et des figurants locaux. L’action a beau être plantée à Versailles, où siégeait l’assemblée, nul faste ici : quelques meubles et micros, et un parquet essentiellement disponible.

À la fois au centre et en lointaine périphérie de toute cette agitation prend place la figure ambivalente de Louis XVI (Yvain Juillard), premier responsable et dernier averti, l’autocrate ouvert mais dépassé qui avant longtemps ne peut plus qu’articuler des « Ah bon ? ». C’est peut-être dans l’inconditionnalité de l’amour que tous, même les plus radicaux, expriment encore à l’égard de cette figure paternelle qu’on mesure ce qui peut distinguer notre époque de la France de la fin du XVIIIe siècle. Rare marque d’étrangeté dans un tableau social qui, autrement, aurait pu à bien des égards être peint hier.

Ça ira (1). Fin de Louis

Texte et mise en scène : Joël Pommerat. Une production de la Compagnie Louis Brouillard (France), du Théâtre français du Centre national des arts (Ottawa) et d’autres partenaires présentée au Centre national des arts jusqu’au 19 mars.