Craindre l’envahisseur

Deena Aziz dans «Another Home Invasion»
Photo: Théâtre tableau d’hôte Deena Aziz dans «Another Home Invasion»

Le public québécois a surtout pu découvrir Joan MacLeod par le biais de Cette fille-là. Inspiré par un fait divers cruel d’intimidation adolescente, le monologue conçu par l’auteure dramatique canadienne a longtemps été défendu par Sophie Cadieux, dans une mise en scène de Sylvain Bélanger. Another Home Invasion constitue une autre variation sur le thème de la violence latente pour protagoniste seule, une fable qui s’écarte délicieusement de son tracé originel pour mieux bluffer le spectateur.

Le récit de Jean débute par l’exposition d’une brèche dans son quotidien, sous la forme d’une altercation avec un homme un peu louche que la septuagénaire a surpris sur son balcon, reluquant l’intérieur de la demeure. Si elle ne semble pas traumatisée outre mesure par cet étrange visiteur, les élancements de son poignet meurtri — il l’a fermement attrapé — agissent comme un rappel régulier de l’incident au cours des jours qui suivent.

Des femmes comme Jean, tout le monde en compte au moins une dans son entourage. Jean et ses cours d’aquaforme. Jean et sa bouillotte Sac magique. Jean et son petit cahier où elle note les événements marquants de la vie de sa famille, de ses enfants et petits-enfants. Jean et sa manie de préciser l’origine ethnique des gens dont elle parle. Elle a aussi un mari en perte d’autonomie et un oeil sur une maison de retraite où les couples sont les bienvenus.

Le metteur en scène Mike Payette, architecte d’un bel Hosanna de Michel Tremblay en anglais la saison dernière, a eu le flair de monter Another Home Invasion comme le faux thriller que la pièce peut être. Des bruissements subtils dans la partition d’éclairage conçue par Audrey-Anne Bouchard et de légers frémissements dans la bande-son de Rob Denton font monter une tension diffuse. Attendant l’inévitable retour du rôdeur ainsi suggéré, on tolère le papotage de Jean et ses petits jugements parfois mesquins, puis petit à petit l’exposition de ses véritables angoisses.

On finit ainsi par comprendre que la violation de domicile à laquelle le titre renvoie n’est pas celle à laquelle on pense naturellement. Elle est plus sournoise, plus sociétale aussi. « Home is where the heart is », chantait Elvis, et le coeur a bien plus à craindre qu’un éventuel cambrioleur. Comme elle l’a fait d’une certaine manière dans Cette fille-là, MacLeod transcende l’anecdote de petite criminalité pour exposer délicatement les failles d’un système qui échappe, qui oublie, qui néglige. Payette et son équipe nous amènent là par un sentier détourné.

L’interprétation de Deena Aziz demeure une leçon d’économie. Assise dans un fauteuil pour une bonne partie de la représentation, la comédienne se concentre sur les fines modulations de sa voix, sur ce que disent ses jambes croisées et décroisées ou ses doigts triturant une tasse de thé. Dans l’intimité que permet la petite salle du Montréal, arts interculturels, Aziz s’abstient soigneusement de se composer un personnage de « vieille dame », évitant par le fait même tout misérabilisme et contribuant massivement à ce double jeu assez prenant entre ce qui est attendu et ce qui survient.

Another Home Invasion

Texte : Joan MacLeod. Mise en scène : Mike Payette. Une production de Tableau d’Hôte Theatre présentée au Montréal, arts interculturels (MAI) jusqu’au 26 mars.