La guerre à neuf ans

«Je voulais montrer la puissance des mots, qu’on endoctrine facilement les jeunes avec de belles paroles. Et les parents aussi», raconte Larry Tremblay.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Je voulais montrer la puissance des mots, qu’on endoctrine facilement les jeunes avec de belles paroles. Et les parents aussi», raconte Larry Tremblay.

L’orangeraie n’en finit pas de porter des fruits. Ce puissant roman publié en 2013 a récolté huit prix, a été traduit en sept langues, et se voit maintenant transposé au théâtre, avant peut-être le cinéma (les productions Micro_scope en ont acheté les droits). Larry Tremblay ne prévoyait pas que sa fiction, « probablement ma création la plus traditionnelle », aurait un tel impact. Ce caméléon de l’écriture, dont l’oeuvre traverse non seulement les genres mais emprunte des formes très différentes, a composé là une fable d’une simplicité apparente mais d’une portée universelle.

Dans un pays indéterminé, qu’on devine moyen-oriental, des jumeaux de neuf ans sont contraints par la guerre de quitter l’enfance. Un obus meurtrier amène les parents d’Amed et Aziz à faire un choix tragique. Si elle semble tomber pile dans une actualité dominée par le terrorisme et les attentats suicides, l’oeuvre de Larry Tremblay est d’abord une continuation de la réflexion amorcée dans sa pièce Cantate de guerre. « J’avais une question précise : pourquoi est-ce que les conflits ethniques perdurent ? Et ma réponse dramatique était qu’on transmet la haine. Très tôt, on enseigne aux enfants qu’il y a des ennemis, que ce ne sont pas vraiment des hommes, qu’il faut les détruire. »

Désireux d’écrire une sorte de conte accessible et d’éviter « le piège de la partisanerie », l’auteur a travaillé sur le dépouillement et gommé tout repère géographique précis. « Et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le roman fonctionne à l’étranger : chacun imagine son propre conflit. » L’orangeraie est paru depuis peu en Israël, où, selon sa traductrice, « le simple fait de le traduire en hébreu est un acte politique ». Tremblay est fier d’avoir lu sur Internet des critiques affirmant « que tous les soldats israéliens devraient le lire » et que le livre devrait être offert en arabe, et donc être accessible à « l’autre côté ». « Pour moi, c’est une forme de reconnaissance de la littérature, de ce qu’elle peut faire. »

Ici, où depuis deux ans l’auteur multiplie les rencontres dans les cégeps et écoles secondaires, les jeunes semblent particulièrement réceptifs à ce récit qui expose aussi une entreprise de manipulation. « Je voulais montrer la puissance des mots, qu’on endoctrine facilement les jeunes avec de belles paroles. Et les parents aussi. »

Du fils d’Abraham de l’Ancien Testament aux jeunes « martyrs » de l’islam se perpétue la terrible notion du sacrifice des enfants. « L’enfance, c’est l’innocence, la pureté, c’est toute la beauté du monde dans un corps. Alors c’est comme si le sacrifice prenait une valeur encore plus grande, explique le dramaturge. On dit que la vie est une valeur suprême. Mais dans les faits, c’est complètement faux. »

Larry Tremblay, qui estime qu’un créateur doit quitter ses zones de confort, a pris le risque de se fier presque uniquement à son imagination pour se mettre à la place de ces personnages. Un « énorme » travail d’empathie. « C’est comme un médium, finalement. Je ne sais pas trop comment ça marche, ce processus de création ! »

Du théâtre au théâtre

Formellement, l’oeuvre est loin des « structures complexes, labyrinthiques » dont a coutume l’auteur du Ventriloque. « Et pour moi, c’est plus difficile ! Faire simple, tout en n’étant pas simpliste, c’est extrêmement difficile. D’ailleurs, les oeuvres comme Le Petit Prince, il n’y en a pas tellement dans la littérature mondiale. La ligne est très mince pour parvenir à entrer dans cette zone où on s’adresse à tout le monde. Je ne dirais pas que L’orangeraie est dans cette zone-là, mais semble-t-il qu’elle s’en approche. »

Le passage à la scène de ce texte déjà fortement dialogué, et qui évoque une tragédie grecque, s’est fait sans trop de mal. « La grande difficulté était de fusionner les espaces, et de ne pas perdre de vue le principe d’économie qui traverse toute la théâtralité. La parole ne doit pas expliquer ce que le corps ou la voix des acteurs vont livrer. Pour moi, une pièce est toujours un texte avec des trous partout, afin qu’ils soient comblés par les comédiens, les concepteurs, le metteur en scène. »

Et sa collaboration avec Claude Poissant, leur cinquième, n’a plus guère besoin d’explication. « Il connaît les pièges de mon oeuvre, alors il gagne du temps. Il sait qu’il faut d’abord trouver la musicalité du texte. »

Le roman comportait déjà du théâtre : répétant une pièce — dans laquelle on reconnaît Cantate de guerre… —, un créateur s’y interroge sur son droit à décrire une réalité qu’il ne connaît pas, lorsqu’il est confronté à un acteur qui, lui, a vécu l’horreur. Larry Tremblay, qui traite souvent des rapports entre l’art et le réel, s’était lui-même posé cette question en écrivant Cantate. Sa réponse : s’ouvrir aux réalités du monde est un devoir. Et de plus en plus d’artistes d’ici le font, rompant avec « l’énorme repli sur soi » postréférendaire. « Le monde se complexifie. Et on ne peut pas rester fermé à l’autre. Je pense que les Québécois sont de plus en plus conscients qu’ils ne peuvent pas vivre dans un univers surprotégé. »

Preuve que le personnel peut rejoindre l’universel, il a d’abord écrit ses deux oeuvres sur la guerre pour un motif « égoïste : apaiser mon propre sentiment d’impuissance, que je ne supportais pas. Sans l’art, je pense que je n’irais pas très bien… »


L’orangeraie

Texte : Larry Tremblay. Mise en scène : Claude Poissant. Au théâtre Denise-Pelletier, du 24 mars au 16 avril.