Partition folk pour destin troublé

«Courants souterrains»
Photo: Nicolas Aubry «Courants souterrains»

Ça sent le bois, l’humidité et le vent frais de l’automne en région actuellement dans la petite salle en sous-sol du Théâtre Prospero à Montréal. Ça sent la boucane d’un feu ouvert devant une maison mobile installée sur un terrain vague pour ne plus jamais bouger, ça sent l’écurie, les gaz d’échappement d’un pick-up qui aurait dû être sorti depuis longtemps du réseau routier, mais aussi les rêves brisés, la survie, l’abnégation qui fait mal, le sacre facile, la violence du propos et des hurlements faute de pouvoir atteindre autrement la complexité et la nuance de ses sentiments. Sentiments méthodiquement mis à nu dans Les courants souterrains, un hommage folk à la ruralité, dur et terriblement humain à la fois.

La tragédie se joue entre Lac-au-Cerf, là-bas au sud de Mont-Laurier et Pembroke, en Ontario, où un père célibataire et sa fille de sept ans vont aider une jeune chanteuse country farouche et peu sûre d’elle à s’approcher de son rêve de succès en passant par un concours de chanson amateur organisé par une radio locale. Une rencontre dans l’entraide mâtinée de craintes, cinq heures de route et plusieurs « faux pas », comme on dit au bord de la rivière des Outaouais, à l’ouest d’Ottawa, pose le cadre de cette virée imaginée par Benoît Desjardins, du Noble Théâtre des trous de siffleux, qui depuis quelques années nourrit, avec ses univers rugueux et empreints de lucidité, ce courant contemporain de la dramaturgie dite du néoterroir.

Un fragment d’existence

Le texte abuse parfois d’images faciles et de métaphores convenues pour raconter cette impossibilité du bonheur en territoire forestier et sur lequel Dominique Leclerc, en Lisa, cet enfant qui revient 20 ans plus tard sur l’anecdote du voyage pour raconter ses origines, brille en narratrice placée entre naïveté et clairvoyance. Jean-Michel Déry, ce bon gars malmené par le destin, donne à son personnage cette tonalité juste dans la difficulté d’appréhender et d’affronter ses émotions alors que Julie de Lafrenière, en paumée sympathique, trouble parfois l’espace en surjouant la colère, la peur de l’autre ou l’insécurité pourtant si bien encadrées par les mots du texte.

Il y a dans ces Courants souterrains — une référence à ces mouvements de sol imperceptibles qui font remonter des pierres à la surface des champs — quelques imperfections, c’est vrai, mais ils laissent aussi émerger un fragment d’existence, une urgence d’exister, un cri de désespoir devant le déséquilibre de la condition humaine, une universalité dans cette envie de s’en sortir, malgré tout, qui forme au final un tellurisme du nous qui reste agréable à voir.

Les courants souterrains

Texte et mise en scène : Benoît Desjardins. Avec : Julie de Lafrenière, Dominique Leclerc et Jean-Michel Déry. Théâtre Prospero, jusqu’au 2 avril, 20 h 15.