Lac en ébullition

Le lac est représenté par un vaste bassin fangeux large comme la scène des Écuries et dans lequel les interprètes pataugent tout du long ou presque.
Photo: Marie-Renée Bourget Harvey Le lac est représenté par un vaste bassin fangeux large comme la scène des Écuries et dans lequel les interprètes pataugent tout du long ou presque.

Il y a une rage très adolescente dans l’écriture de Steve Gagnon (La montagne rouge (sang), Ventre). Une forme d’anarchisme lyrique, une envie revendiquée de résistance qui n’évite pas le pathos, pour le meilleur et pour le pire. Dans Fendre les lacs, sa quatrième pièce créée à la scène, la fragilité de la construction dramatique supporte souvent mal cette charge poétique.

De lac, ici, il n’y en a qu’un, représenté par un vaste bassin fangeux large comme la scène des Écuries et dans lequel les interprètes pataugent tout du long ou presque. Centre du monde pour ceux qui vivent autour, on le dit plein de sangsues et des déchets finissent par y flotter. L’écosystème humain est tout aussi fragile : c’est un réseau déséquilibré d’interdépendance, plein de toxines accumulées qui engourdissent jusqu’à la plus farouche bonne volonté. Impossible de vivre seul, mais demeurer ensemble, c’est aussi rester embourbé…

Quand l’auteur-metteur en scène prend le soin de bien planter le drame individuel d’un personnage, il parvient à nous entraîner très haut, très loin dans le désarroi de l’âme. C’est le cas d’Emma la veuve, celle pour qui le temps n’arrange rien, qui s’obstine à garder en ordre sa maison alors qu’elle fait la sourde oreille devant la détresse de son fils. Véronique Côté s’aventure dans des zones de son registre d’interprète qu’on ne lui connaissait pas ; le début de la scène où Emma accueille maladroitement chez elle un voisin sinistré relève de la grande comédie. La tragédienne mute ce malaise en mal-être au fil de ses apparitions et élève une grande figure de femme meurtrie assurément inoubliable.

Mais pour un ou deux personnages ainsi dessinés avec force, il y en a plusieurs dont les élans demeurent flous, du moins sur papier. Plusieurs enjeux, relations et caractères n’ont pas droit à un développement aussi fin dans l’écriture. C’est le cas de Christian (Renaud Lacelle-Bourdon), que tous accusent de jouer les gigolos auprès d’un vieux malade, ou alors de Thomas (Guillaume Perreault), qui préfère essayer de dompter des loups plutôt que de répondre aux avances d’une femme-enfant (Claudiane Ruelland) aux accents ducharmiens.

Dès lors, quand les actes inconsidérés, les immolations et autres oraisons brûlantes se mettent à se multiplier, quand chacun a droit à son grand cri du coeur sans qu’on ait eu réellement l’occasion d’épouser la courbe de son drame, j’avoue être resté à quai, observant d’au-dessus toute cette agitation. La responsabilité incombe peu à la distribution, très investie, portant haut cette langue rude qui alterne entre gros bon sens et ardeur presque mystique.

Il y a décidément là un idéalisme qui bat, qui embrasse large, qui réfléchit à la communauté comme espace paradoxal d’assistance et de répression. Mais à vouloir tout porter à un tel niveau d’intensité, on expose aussi quelques naïvetés, quelques raccourcis.

Fendre les lacs

Texte et mise en scène : Steve Gagnon. Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline. Aux Écuries jusqu’au 26 mars, puis au Périscope (Québec) du 12 au 30 avril.