Protection du territoire

Séparés de leur père, tombé dans la neige, comme mort, quatre frères se voient contraints d’apprendre à vivre seuls.
Photo: François Berthon Séparés de leur père, tombé dans la neige, comme mort, quatre frères se voient contraints d’apprendre à vivre seuls.

C’est grâce à une production française d’une pièce intitulée Fratrie que nous avons le bonheur de renouer ces jours-ci avec l’écriture de Marc-Antoine Cyr, un dramaturge québécois installé à Paris depuis quelques années. Toute désignée pour un public adolescent ou préadolescent, mais tout aussi émouvante pour un adulte qui n’aurait pas complètement oublié d’où il vient, la pièce pour quatre comédiens aborde l’enfance, le deuil et la construction identitaire, des thèmes que l’auteur, 16 ans après sa sortie de l’École nationale, continue de décliner de manière juste et poétique.

Séparés de leur père, tombé dans la neige, comme mort, quatre frères, Arthur, Jules, Léo et Thibo, se voient contraints d’apprendre à vivre seuls. Ils ont beau former un tout, une collectivité, pour chacun d’entre eux l’épreuve a un sens différent. En voyant les garçons, tous campés avec nuance, bouger ou s’immobiliser, parler ou se taire, demander ou offrir, on ne peut s’empêcher de deviner les hommes qu’ils deviendront. Ainsi, on réalise vite que Léo n’est pas tout à fait comme les autres. Il faut dire que l’auteur a eu la bonne idée de nous donner un accès direct à son intériorité, un monologue qui traduit l’angoisse, le doute, la peur d’être différent en même temps que la conviction de l’être.

Rien d’explicite

Dans cet univers, qui évoque Le chemin des passes dangereuses de Michel Marc Bouchard et Le chant du Dire-Dire de Daniel Danis, rien n’est explicite. On ne saura pas exactement de quoi souffre le père. On ne saura pas très bien pourquoi la mère est absente. On ne saura pas non plus, à tout le moins pas clairement, ce qui fait de Léo un enfant différent. L’oeuvre est ouverte et c’est tant mieux. Parce que ça donne de l’espace pour les imaginaires des personnages, ceux-ci se déployant sur scène dans des tableaux d’une douce folie. Ainsi, il n’est pas rare de voir passer par là un roi courroucé ou un explorateur suffisant. Il arrive même qu’on prenne la table, les chaises, les assiettes et les verres pour des partenaires de danse.

Du texte à la scène, la riche notion de territoire est brillamment déployée. Le metteur en scène, Didier Girauldon, directeur de la compagnie Jabberwock, basée à Tours, a campé l’action sur un plan incliné, plancher de bois qui évoque l’intérieur rassurant de la maison, mais aussi, grâce à de superbes projections, l’extérieur menaçant, celui où la tempête fait rage, ce vaste monde froid et enneigé, cet ailleurs à conquérir, ces mers à naviguer, ces territoires sur lesquels, tels de grands explorateurs, les garçons devront bien un jour s’aventurer, ne serait-ce que pour devenir des hommes.

Fratrie

Texte : Marc-Antoine Cyr. Mise en scène : Didier Girauldon. Décor : Camille Vallat. Éclairages : Christoph Guillermet. Vidéo : Magali Charrier. Son : David Bichindaritz. Costumes : Frédérique Payot et Camille Vallat. Avec Marc Beaudin, Guillaume Clausse, François Praud et Baptiste Relat. Une production de la compagnie Jabberwock (Tours, France). À la salle Fred-Barry du TDP jusqu’au 26 mars.