La nef défendue

Cette idée de bouleverser l’<em>«inconscient collectif»</em>, de mettre à mort le patriarcat, de brûler les planches sans se consumer, appartient-elle au passé? <em>«Je serai peut-être encore là pour le 45e, qui sait?»</em> interroge l’impitoyable Nicole Pol Pelletier, armée de son balai et sa planche devant un public pour le moins conquis.
Photo: Robert Newton Cette idée de bouleverser l’«inconscient collectif», de mettre à mort le patriarcat, de brûler les planches sans se consumer, appartient-elle au passé? «Je serai peut-être encore là pour le 45e, qui sait?» interroge l’impitoyable Nicole Pol Pelletier, armée de son balai et sa planche devant un public pour le moins conquis.

Le 5 mars 1976, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) est en état de choc. « Salle comble et scandalisée ». Le premier « gros show “féministe” » brûle les planches et embrase le public. « La nef des sorcières met un point final à l’ère braillarde des Belles-soeurs », écrira à l’époque le felquiste Pierre Vallières, un des seuls critiques francophones à avoir aimé la pièce.

Le 5 mars 2016, en même lieu et place, avait lieu En attendant Godot, « classique maintes fois revisité constitué exclusivement d’hommes… La nef n’a jamais été reprise pourtant… On pourrait l’appeler En attendant la nef des sorcières ? », s’exclame Nicole Pol Pelletier en mime à la fois fragile et immense venu ébranler le mur de l’oubli quarante ans plus tard. Elle avait réquisitionné samedi soir l’Écomusée du fier monde pour rendre hommage à ses soeurs sorcières, Marthe Blackburn, Marie-Claire Blais, Nicole Brossard, Odette Gagnon, Luce Guilbeault, France Théoret, Luce Guilbeault, Françoise Berd, Michèle Craig, Louisette Dussault et Michèle Magny.

« J’ai reçu La nef comme un sacrement », entendait-on d’abord dans le documentaire en noir et blanc d’Hélène Roy, Une nef… et ses sorcières [Québec, 1977]. La douce Luce Guilbeault, instigatrice et metteure en scène du projet de Nef, parle de sa prise de parole féminine, féministe et collective avec une candeur sur laquelle Pelletier reviendra : entre les rébellions de 1837-1838, le Front de libération du Québec et la grève de 2012, « nous sommes un peuple candide, qui ne pense jamais à mal », redira-t-elle souvent en parlant de soumission et d’insoumission.

Raillant par la bande les différents directeurs artistiques du TNM, de Jean-Louis Roux à Lorraine Pintal en passant par Olivier Reichenbach, Pelletier s’étonne et s’attriste de ne plus voir de pièces aussi fortes rejouées sur les planches de ce grand théâtre montréalais. Des critiques de l’époque auraient laissé entendre que « s’il y a seulement des femmes sur scènes, il ne s’agit pas d’Art ». Nicole Pol Pelletier a physiquement dressé devant nous un historique des règles et conventions au théâtre et la place qu’il réservait aux femmes de Molière à Shakespeare. Pulvérisé dans La nef et durant la décennie qui a suivi, le système de représentation théâtral de patriarcat trempé a fait son retour dans les années 1990. Louise H. Forsyth parlait du « rôle déterminant que les idéologies sexistes jouent dans l’établissement du répertoire et des critères d’excellence [sur les plans de l’interprétation, de la scénographie, de l’écriture] ». Nicole Pol Pelletier se et nous demande pourquoi ce sont les créations à la Moby Dick qui prévalent de nos jours ? « Que cachons-nous avec toute cette surenchère ? »

« Agnès, quelle nouvelle ? » C’est avec Une actrice en folie, de Luce Guilbeault, que Nicole Pol Pelletier a commencé à réciter des extraits des fabuleux monologues des « sorcières », pour la plupart disparues, sauf Michèle Magny, Louisette Dussault, Nicole Brossard, Marie-Claire Blais et France Théoret, à nos côtés dans la salle ce soir-là. Pelletier l’actrice, l’auteure, la metteure en scène, la professeure et théoricienne de plus de 35 ans de métier s’agitait dans un décor nu qu’on aurait voulu signé, comme à l’époque, par l’artiste Marcelle Ferron. Elle tournait et retournait les « Marcelle », celle de Marie-Claire Blais et la sienne, dans tous les sens.

Nicole Pol Pelletier tentait de nous faire revivre cette époque féministe foisonnante et dangereuse. Une actrice disait avant chaque début de représentation : « Si vous voyez un homme qui se lève dans la foule avec un gun, dites-le-moi. Ça va être mon mari », racontait Pelletier après le récital. Qu’à cela ne tienne, « nous étions des amazones, nous étions des guerrières ».

Cette idée de bouleverser l’« inconscient collectif », de mettre à mort le patriarcat, de brûler les planches sans se consumer, appartient-elle au passé ? « Je serai peut-être encore là pour le 45e, qui sait ? » interroge l’impitoyable Pelletier, armée de son balai et sa planche devant un public pour le moins conquis. « J’étais là il y a 40 ans », lance une femme durant la période des questions après la performance. « J’ai 75 ans, et je ferai une pétition pour que cette pièce soit rejouée ! », lance une autre. « Vous m’avez enseigné une autre façon de faire la révolution », dit enfin une jeune fille.

« Nous, femmes, nous tenons en trois mots : fragilité, corps et souffrance » chuchote-t-elle. « Que les hommes ici dans la salle partagent cette souffrance… et cessons de vendre à nos jeunes l’aspect cool de la soumission ! », a lancé Pelletier en guise d’au revoir.

2 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 7 mars 2016 09 h 24

    Webdiffusion en différé

    Si vous avez manqué cet hommage, vous pourrez le voir en différé sur le site de la coop de solidarité WEBTV en vous rendant sur http://bit.ly/1pu1kfu au cours des prochains jours.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 7 mars 2016 10 h 10

    " Justement "





    L'ART doit " ébramler " !