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Joyeux bordel!

C’est une histoire décalée qui se joue dans le bric-à-brac du décor.
Photo: Stéphane Bourgeois C’est une histoire décalée qui se joue dans le bric-à-brac du décor.

La représentation de Lapin Lapin n’a pas débuté qu’un premier coup d’oeil nous offre un univers parfaitement singulier. Un appartement bancal aux murs obliques, où s’accumulent les meubles dans un étrange bric-à-brac, rappellera le travail de Jean-Pierre Jeunet. Sur le côté, des déchets s’empilent et le logement délabré semble flotter au-dessus d’une mer de sacs à ordures, sorte de monocoque en marge du monde. La scène est magnifique. Et sans un seul mot prononcé, on est déjà ailleurs. La table est mise pour une histoire joliment décalée signée Coline Serreau.

Cette histoire, c’est celle de la famille Lapin : Mama (Linda Laplante), Papa (Jonathan Gagnon) et une portée de cinq, dont le cadet échange avec les extraterrestres. Les hasards de la vie, tranquillement, ramèneront tout ce beau monde dans le un et demi déjà chargé.

Au départ, d’ailleurs, le texte qui souligne le désordre et la mise en scène qui fait de même, pour accentuer à la fois la confusion dans le logement et la présence structurante de Mama, nous gardent à distance. Dans la même veine, le jeu sera souvent criard ; il en résultera une cacophonie souhaitée, mais trop insistante par moments. Ce qui est dommage, puisque certaines explosions des comédiens n’exploseront pas tout à fait.

En marge du monde

Avec la disparition d’un des Lapin, l’action se mettra toutefois résolument en branle. Les enjeux se dessineront, on se laissera alors porter par le comique, mais aussi par la tendresse du portrait de famille déployé, dans le décor épatant et plein de surprises de Martin Genest et de son équipe. Le tout magnifiquement soutenu par les notes d’accordéon, parfait accompagnement pour les joies — et les misères — quotidiennes de cette joyeuse bande de décalés. Car dehors, le monde gronde.

Si l’auteure a isolé ses personnages entre quatre murs, on n’en sent pas moins à l’extérieur un climat social ébranlé, à l’humanité chancelante. Derrière la fantaisie et l’humour de sa proposition, derrière les frasques réjouissantes du clan Lapin, la fable trace les contours d’une petite guérite d’où observer le monde différemment, une sorte de lunette prise par l’autre bout.

L’air de ne pas y toucher, par-delà les rires et le rocambolesque, Lapin Lapin dépeint une société dure, à laquelle font défaut de précieuses qualités. Le monologue final de Mama Lapin, étonnant d’actualité, se fera notamment en forme d’adresse aux femmes : « Car le monde qui est à l’ordre du jour ne pourra se faire sans vous. »

Folle excursion, Lapin Lapin transcende l’amusement, laissant se dessiner un propos qu’on qualifierait, si le mot ne faisait pas si peur, de féministe.
 

Lapin Lapin

Textes : Coline Serreau. Mise en scène : Martin Genest. Avec Emmanuel Bédard, Jonathan Gagnon, Israël Gamache, Jean-Michel Girouard, Linda Laplante, Valérie Laroche, Nicolas Létourneau, Marianne Marceau, Christian Michaud, Andrée Samson et Sophie Thibault. Au Théâtre du Trident jusqu’au 26 mars.