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Terrain d’entente

Le choix d’une distribution multiethnique permet de s’attaquer à la question du racisme tout en la déjouant.
Photo: Porte Parole Le choix d’une distribution multiethnique permet de s’attaquer à la question du racisme tout en la déjouant.

Depuis 1998, avec des spectacles comme Novembre, Montréal la blanche, Sexy béton, Grains ou Le partage des eaux, Annabel Soutar donne ses lettres de noblesse au théâtre documentaire. De la politique à l’immigration, du système de santé à celui de la construction, de l’utilisation de la terre à celle de l’eau, l’auteure mène l’enquête sur des sujets cruciaux. Ces jours-ci, ce sont les événements entourant la mort de Fredy Villanueva le 9 août 2008 qui ont droit aux lumières de l’auteure, mais aussi à celles de toute une équipe de créateurs menés par le metteur en scène Marc Beaupré.

Au fil des ans, la directrice de la compagnie Porte Parole a créé ce qu’on pourrait appeler des terrains d’entente. Pas qu’elle tienne à tout prix à ce que les partis se réconcilient, pas qu’elle insiste pour qu’ils enterrent la hache de guerre. C’est au sens propre que la femme de théâtre souhaite que les uns et les autres s’entendent, que leurs points de vue soient véritablement entendus. Entendus par les principaux intéressés, bien sûr, mais aussi, et peut-être même surtout, par la société tout entière, souvent plus intéressée par le sort d’un concurrent de téléréalité que par celui d’une mère de Montréal-Nord à jamais meurtrie par la mort de son fils sous les balles d’un policier.

Pour accueillir cette mise en procès, une représentation dont la plus grande qualité n’est pas de donner des réponses, mais bien de soulever des questions fondamentales sur le profilage racial, la peur de l’autre et le vivre ensemble, Marc Beaupré a imaginé une sorte de chambre d’écho, avec des chaises pliantes sur trois côtés, un espace qui évoque à la fois la cour de justice, la place publique, l’arène de boxe et… la salle d’un théâtre. Impossible de se soustraire un seul instant à l’investigation qui se déploie sous nos yeux. On entend les policiers, les avocats, les journalistes, les témoins, les amis et les membres de la famille. On entend les certitudes et les doutes, les convictions et les contradictions, les faits et les émotions.

En optant pour une distribution multiethnique, selon le principe de ce que les anglophones appellent un colorblind casting, le metteur en scène parvient à s’attaquer à la question du racisme tout en la déjouant. Savamment positionnés sur le plateau, énonçant clairement le caractère théâtral de leur entreprise, les sept comédiens incarnent tout naturellement les très nombreux personnages de l’histoire. Avoir offert le rôle du juge à Ricardo Lamour, membre du comité de soutien à la famille Villanueva, un homme pour le moins sceptique envers la démarche de Soutar, est une autre preuve du caractère remarquablement autocritique de ladite démarche. Dans une société qui évacue si souvent le véritable débat au profit du divertissement, pareil théâtre citoyen paraît essentiel.

Fredy

Texte : Annabel Soutar. Mise en scène : Marc Beaupré. Décor, costumes et accessoires : Julie Measroch. Éclairages : François Blouin. Musique : Alexander MacSween. Avec : Solo Fugère, Ricardo Lamour, Nicolas Michon, Iannicko N’Doua, Alice Pascual, Joanie Poirier et Étienne Thibeault. Une production de la compagnie Porte Parole. À La Licorne jusqu’au 26 mars.