Le confort et la différence

Steve Gagnon assume totalement la démesure, la quête d’absolu «romantique» qui marque son écriture.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Steve Gagnon assume totalement la démesure, la quête d’absolu «romantique» qui marque son écriture.

Décidément, Steve Gagnon aime puiser son inspiration chez les grands. Après sa réécriture de Racine (le puissant En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas, créé à La Licorne à l’automne 2013), le jeune auteur lance une quatrième pièce, qui a trouvé son impulsion de départ dans l’oeuvre de Tchekhov.

Au bout du processus, il est pourtant resté peu de traces du dramaturge russe dans Fendre les lacs. Sinon le rapport au temps, ce « traître ». « Dans l’univers de Tchekhov, le temps passe très lentement, on a l’impression que rien ne presse. Puis les personnages sont pris d’une espèce d’urgence. Ils réalisent qu’une bonne partie de leur vie est passée. Leurs désirs, leurs rêves les rattrapent. »

Sorte de pendant québécois de La cerisaie, où la cabane remplacerait la datcha, la pièce dépeint une communauté vivant au milieu d’une forêt, ébranlée par une mort soudaine. Pour créer cette collectivité imaginaire, dont il a délibérément voulu garder l’identité imprécise, Steve Gagnon s’est notamment inspiré d’un métissage de rituels et de mythes amérindiens.

Cette communauté très hermétique, qui vit en autarcie, devient la métaphore du confort dans lequel notre société tend à s’enfermer. C’est une dénonciation de « cette vie préfabriquée » imposée socialement, à laquelle on se résigne trop souvent. Sans la remettre en question. Sans se demander si c’est vraiment ça qu’on veut, s’il n’existe pas d’autres façons de vivre.

Il y avait aussi cet appel à s’écarter des chemins tracés d’avance dans En dessous de vos corps… Et dans Ventre, sa deuxième pièce, cette constatation, déjà : « Rentrer dans une normalité nous tue. » Clairement, l’idéaliste Steve Gagnon trouve notre monde bien conformiste. « Je pense que c’est l’un de mes combats : essayer de faire comprendre à quel point on se censure, combien on se limite infiniment. On manque d’audace et de délinquance, un peu. Il y a une délinquance que j’estime positive. Mais après l’adolescence, on perd rapidement ce réflexe de ne pas se conformer automatiquement. »

Il comprend l’attrait de ce style de vie, martelé partout. Mais pour le comédien, qui jouait le fougueux Ishmael dans Moby Dick, la vie loge surtout ailleurs que dans nos salons. « Le portrait qu’on nous dresse de la vie “ normale ” est très alléchant. Notre époque comporte un tas d’événements désagréables qu’il peut être déstabilisant d’affronter. Je comprends qu’on puisse avoir le réflexe de s’en protéger, mais on se coupe ainsi de tout le reste, qui nous permet de contourner la banalité de nos vies quotidiennes. » Lui assume totalement la démesure, la quête d’absolu « romantique » qui marque son écriture.

Et si la démarche est la même, il en a renouvelé le discours, et la forme. « Je me pose la même question que dans ma pièce précédente, mais ma réponse est différente. » Sa piste de solution, oser assumer notre liberté, a été influencée, dit-il, par la rédaction de son récent essai sur la masculinité : Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles (Atelier 10), où il appelait à reconsidérer nos conceptions stéréotypées des sexes.

Névrose allenienne

Fendre les lacs porte une autre influence, surprenante celle-là : Woody Allen. Fan du cinéaste, s’avouant lui-même « un grand névrosé », Steve Gagnon est aussi motivé par un souci de communication avec le public. « Je me bats pour raconter des histoires parce que j’ai l’impression que ça rend le discours plus accessible. J’ai trop souvent l’impression de faire mon métier devant des spectateurs déjà convaincus par ce qu’on dit. » Et, constate-t-il, la névrose de ses personnages permet de faire passer le tragique de leur situation, tout en allégeant par l’humour un discours très intense. « Les personnages sont dans des états extrêmes, si bien qu’ils sont presque ridicules dans leur malheur. » Avec le temps, l’auteur a appris à aérer ses textes, d’abord fort denses. « Ce qui fait qu’un spectateur est touché ne dépend pas de l’intensité de ce qui se passe sur scène, mais de l’espace qu’on lui laisse pour pouvoir entrer dans l’oeuvre. »

Ce désir d’accessibilité imprègne aussi sa langue, un métissage très personnel de grandiose et de quotidien. Cette poésie intelligible repose à la base de sa démarche d’écriture. « C’est le défi que je me donne chaque fois : forger une langue à la fois très brute, concrète, mais qui a parfois des élans très lyriques. » Et donner à ce langage hybride un souffle très naturel, crédible.

Pour Fendre les lacs, le metteur en scène a travaillé sur une période de deux ans et demi avec sa distribution (Marie-Josée Bastien, Véronique Côté, Pierre-Luc Brillant, Karine Gonthier-Hyndman, Renaud Bourdon-Lacelle, Frédéric Lemay, Guillaume Perreault, Claudiane Ruelland), afin que les comédiens maîtrisent cette difficile partition « très saccadée, très répétitive ».

La pièce est dépeinte comme une « invitation à l’action ». Steve Gagnon, qui affirmait dans son essai que lorsqu’on « ouvre la bouche publiquement, c’est pour changer le monde », revendique le caractère politique, au sens large, de son oeuvre. « Dans les dernières années, il y a eu une tendance à penser que si on ne parlait pas du Liban ou de la Syrie, c’est comme si notre théâtre n’était pas pertinent, ou pas politique. » Or, fabriquer de la fiction, raconter une histoire, peut être un geste engagé, croit-il. « Dénoncer le marasme, ça ne se fait pas tellement en politique au sens strict. Alors c’est à nous de le faire, dans l’art. »

Fendre les lacs

Texte et mise en scène de Steve Gagnon. Une coproduction du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline. Aux Écuries du 8 au 26 mars.

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 5 mars 2016 05 h 58

    Steve Gagnon...

    Steve Gagnon, en tout bien tout honneur, moi le vieux, je t'embrasse !

    Et bien entendu, Madame Labrecque du même souffle...

    Merci à vous deux de vous tenir debout dans la bourasque !