Théâtre - Molière, notre contemporain

Comme il l'avait fait pour Le Menteur de Corneille, Martin Faucher réussit à situer Les Femmes savantes dans un contexte où le projet de l'auteur prend tout son sens, sans fustiger le féminisme, et sans tomber dans le piège de polariser la sympathie des spectateurs du côté des hommes ou du côté des femmes. L'idée motrice de la mise en scène de Martin se concrétise d'emblée dans la scénographie de Jean Bard, pour peu que l'on y prête attention. La description des lieux aidera à comprendre la vision de Faucher dont l'oeil critique est virulent.

Le décor montre l'intérieur d'un immeuble ancien dont on devine l'architecture classique, les boiseries et les belles fenêtres cintrées derrière la paroi «fonctionnelle» dont les murs ont été presque totalement recouverts, comme si la demeure des «femmes savantes» avait été rénovée au goût du jour pour être rapidement transformée en laboratoire. Dans un coin: les vieux meubles et un tableau romantique ont été entassés pêle-mêle sous une pellicule de polythène, attendant sans doute que les propriétaires des lieux s'en débarrassent. Côté jardin, près d'un grand portail central qui ouvre au fond de la scène sur un ciel évoquant les anciennes toiles qui servaient de décor au théâtre d'autrefois, des placards, un assortiment de flacons, de cornues et de ballons de verre. À l'avant voisinent une photocopieuse et un petit réfrigérateur, comme on en trouve dans plusieurs bureaux. Pour compléter ce laboratoire improvisé, une table en acier inoxydable et de petits marchepieds sont les seuls meubles proposés aux personnages.

L'hiatus de cet assemblage est si frappant (on le retrouve également dans les costumes de Denis Lavoie) qu'on ne peut pas ne pas y voir la métaphore de la seconde moitié du XXe siècle pendant lequel les utopies scientifique et technologique ont laminé les valeurs humanistes et l'héritage classique pour faire miroiter la promesse d'un avenir meilleur, qui devait passer par l'érodage progressif de l'héritage culturel classique.

Le metteur en scène rejoint l'ampleur de ce que Molière voulait dénoncer au départ: les mensonges du paraître, les dangers de mettre toutes ses complaisances en un individu, dans une croyance ou dans un bien matériel. En créant un court-circuit étonnant, Martin Faucher fait du faux-jeton qu'est Trissotin (Philippe Cousineau y démontre un talent sûr) la métaphore bouffonne de toutes les déités douteuses parmi lesquelles une certaine pseudo-science s'inscrit. Ce profiteur vénal, l'image détestable du narcissisme pur, a son double: une idole de pacotille devant laquelle Philaminthe, Bélise et Armande sont prêtes à se prosterner, avant que la cupidité trissotine ne soit mise au jour grâce à un subterfuge.

L'esprit de cette production est déjà très riche et met en valeur le texte de Molière dont on oublie rapidement la forme versifiée. Les interprétations très au point de Louise Turcot, Monique Spaziani, Caroline Bouchard et Marie-Ève Pelletier, notamment, lui rendent sa vitalité, et Martin Faucher sait opposer les personnages en leur ménageant des tête-à-tête vigoureux. On en oublie le moment de flottement qui marque l'exposition de l'intrigue au premier acte, pendant lequel on se demande quel sens vont prendre ce décor et ces costumes hétérogènes lesquels, par ailleurs, frisent un peu le racolage en seconde partie. L'humour fin de la bande sonore (à titre d'exemple, ces quelques mesures de la chanson «Femme... femme» susurrée par Nicole Croisille, que Bélise fait jouer), la mise en scène dynamique et le jeu convaincant font de la soirée une production qui saura sans doute rejoindre les différents publics du Théâtre Denise-Pelletier, néophytes ou avertis.