Justice et préjugés

Frédéric Pierre, Benoît Gouin et Myriam De Verger en répétition pour la pièce «Race»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Frédéric Pierre, Benoît Gouin et Myriam De Verger en répétition pour la pièce «Race»

David Mamet, prise deux. Race prend l’affiche alors que Glengarry Glen Ross ne l’a pas encore quittée. Associée à la programmation du Mois de l’histoire des Noirs, la pièce du grand dramaturge américain semble s’inscrire à point au sein de certains débats actuels. Même si Martine Beaulne avait proposé cette oeuvre « magnifiquement écrite » à la compagnie Jean Duceppe il y a deux ans.

Sa prémisse ressemble à « l’affaire » Dominique Strauss-Kahn, que la pièce créée en 2009 a pourtant précédée : un riche homme blanc (Henri Chassé) est accusé d’avoir violé une femme noire dans une chambre d’hôtel. Dans une firme d’avocats pressentie pour assurer sa défense, sa cause suscitera des débats corsés entre les associés de races différentes (Frédéric Pierre et Benoît Gouin) et leur assistante africaine-américaine (Myriam De Verger).

Ce « thriller » aborde de front la discrimination sous toutes ses facettes. « C’est une pièce sur les préjugés, résume Frédéric Pierre. Sur le réflexe, immanquable on dirait, d’en avoir. L’histoire raciale, bien sûr, est le noeud central. Mais on se rend vite compte que la pièce en déborde pour aller dans tous les préjugés : entre les classes sociales, entre les hommes et les femmes. Dans toutes les catégorisations qu’on fait dans la vie. »

Race renvoie les individus à leur appartenance à une communauté, et révèle leur tendance à forger leurs opinions en « meute ». Une allégeance qui rendrait certaines vérités inavouables. « On pense qu’on est individuels, mais finalement, on se rend compte qu’on prend souvent nos idées du groupe, inconsciemment, ajoute Martine Beaulne. On est un troupeau, que ce soit religieux, racial ou culturel. Et c’est ce qui est fascinant dans Race : c’est comme si chaque personnage s’enfermait de plus en plus dans ses propres préjugés. La pièce est bâtie comme un entonnoir, où tous les personnages débouchent dans un cul-de-sac. » Et notre vision de chacun va se modifier au cours de la représentation.

La joute de la justice

À travers ces discussions, décapées de rectitude politique, l’auteur braque aussi son regard cynique sur le spectacle de la justice, ce processusoù « deux fictions » s’affrontent. Une joute où les avocats poussent parfois la logique d’un argumentaire, même faux, jusqu’à son extrême limite. D’où la multiplicité des couches de jeu. Pour Frédéric Pierre, « c’est vraiment intéressant, parce qu’il y a toujours deux niveaux : jusqu’à quel point mon personnage est-il en train de parler à son associé, ou est-il dans une dynamique de plaideur, une répétition de ce qu’il dirait en cour ? » Ce jeu nécessite un certain détachement. « Quand on interprète ces corps de métier — policiers, avocats —, on a le réflexe de surjouer l’intensité de la situation. Il faut toujours se rappeler que pour eux, c’est leur quotidien. »

La metteure en scène voit le texte mamettien — traduit par Maryse Warda, qui en « respecte vraiment la rythmique » — comme une partition sonore ciselée qu’il convient de suivre fidèlement. Aux créateurs de chercher à comprendre la signification des nombreux « temps » de pause, des « silences qui parlent. Et parfois, juste en travaillant sur le rythme, l’émotion naît. Ou le sens devient plus évident ». L’acteur, lui, dit adorer le défi de réflexion que pose cette écriture syncopée, également constellée de points au milieu des phrases, comme si « avec la ponctuation, il fermait les idées ».

Nuances de gris

Chose certaine, les deux artistes s’attendent à ce que l’oeuvre, avec son thème délicat et ses propos forts, fasse réagir et provoque des débats en sortant du théâtre. « Mais j’aime surtout le fait que c’est une pièce qui nous empêche d’être dans le noir et blanc. Elle est dans les tons de gris, en fin de compte. En ce moment, je trouve que ça manque dans l’opinion publique… »

Frédéric Pierre fait référence, bien sûr, aux polémiques actuelles sur le black face (« une question d’éducation », dit-il en substance) et autour du récent coup de gueule de Louis Morissette. « Ça dérape tellement vite. C’est terrible comme on manque de nuances, ça m’épuise. Et ce n’est pas comme ça qu’on va régler le problème. »

Ce qui est en cause, c’est d’abord le déficit de représentativité de notre théâtre. « Les scènes québécoises manquent de diversité, point », assène le sympathique comédien, qui calcule qu’en 25 ans de carrière (il a débuté enfant), « si on enlève les projets d’amis », il cumule seulement trois ou quatre rôles dans de grands théâtres. Dont, amélioration notable, deux pièces en un an (Le misanthrope, adapté par Michel Monty) !

Martine Beaulne et lui constatent que les créateurs n’ont pas encore développé le réflexe de composer des distributions à l’aveugle (color blind). Pierre, qui siège à un comité sur la diversité culturelle à l’Union des artistes, croit que les choses « avancent, quand même ».

Avec le vieillissement du public, les théâtres vont réaliser qu’ils ont besoin des spectateurs issus de communautés diverses, pour l’instant plutôt absents des salles. « Il y a un cercle vicieux, constate le comédien. Peut-être que ces gens ne s’intéressent pas au théâtre québécois parce qu’ils ne s’y voient jamais. Qui va faire le premier pas ? C’est aux théâtres de le faire, je crois. Là, la compagnie Jean Duceppe en fait un gros, et j’espère que le public va répondre. Une relation de confiance doit s’établir. »

Pour les Blancs, de le trouver innocent, c’est faire preuve de racisme. Pour les Noirs, c’est de la trahison.

Je. Sais. Qu’il n’y a rien. Qu’une personne blanche. Puisse dire à une personne noire. Au sujet de la Race. Qui ne serait pas à la fois inapproprié et offensant. 

Race

Texte : David Mamet. Mise en scène : Martine Beaulne. Au théâtre Jean-Duceppe du 17 février au 26 mars.