Par un soir d’orage…

Samuel Archibald veut travailler sur les frontières poreuses entre histoire, mémoire et imaginaire collectif.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Samuel Archibald veut travailler sur les frontières poreuses entre histoire, mémoire et imaginaire collectif.

Il y a, dans le ciel du Macbeth de Shakespeare, un orage constant. Idem pour Saint-André-de-l’Épouvante, dont les protagonistes se réfugient dans un bar pour échapper aux pluies torrentielles. Lors de la création de la pièce de Samuel Archibald, l’été dernier à Carleton-sur-Mer, la malédiction de la tragédie écossaise semblait également peser sur la création gaspésienne : véritable tempête au soir de la première, rideau surchauffé émettant une épaisse fumée en pleine représentation…

« Une malédiction gentille, somme toute, dont personne n’est mort et qui a rendu encore plus efficace ce moment où l’espace imaginaire construit par la pièce s’effrite », raconte en riant l’auteur d’Arvida (la ville, mais aussi le livre du même nom). S’avouant dès le début une affinité avec Pirandello, il dit avoir travaillé une écriture qui ferait se fissurer le quatrième mur : « Pour qui travaille comme moi dans la logique fantastique, cette mise en abyme ne sert pas à dénoncer l’imposture du théâtre, mais bien à suggérer que la réalité est un espace potentiellement assiégé par la fiction. »

Peut-être y sommes-nous tous assis, dans cette taverne tenue par la belle Loulou où quelques poivrots échoués vont passer le temps en se racontant des histoires « épeurantes » ? Ce cadre classique fait aussi bien écho au Frankenstein de Mary Shelley qu’aux contes d’Honoré Beaugrand ou de Louis Fréchette. « Ça renvoie aussi à ce que le critique Northrop Frye décrivait comme la mentalité de garnison canadienne, qui est aussi québécoise : on habite un espace gigantesque, oui, mais on se met toujours autour de la table et à l’abri entre quatre murs, qu’il s’agisse d’un poste de traite de fourrures ou d’un bar », souligne celui qui est aussi professeur au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal.

De la nouvelle à la scène

Son éducation théâtrale, le néodramaturge dit la devoir en partie à Hervé Bouchard et à une belle-soeur perruquière. Le premier, professeur au cégep de Chicoutimi et écrivain (Parents et amis sont invités à y assister) hanté par Samuel Beckett et Valère Novarina, fut un formidable « ouvreur de lecture » pour l’Archibald collégien.

La seconde, « branchée » dans les théâtres montréalais à une certaine époque, fournissait l’aspirant auteur sans le sou en billets de courtoisie, le mettant ainsi en contact avec une diversité d’esthétiques dramatiques et scéniques.

Coproducteurs de la pièce, Patrice Dubois et Dany Michaud — respectivement metteur en scène et acteur dans Saint-André-de-l’Épouvante — ont provoqué sa conversion momentanée au métier de Molière. « Quand ils m’ont approché, j’avais quand même ce petit scrupule de ne pas être un dramaturge de formation. » Quelques rencontres avec des interlocuteurs théâtraux de qualité, comme Michel Marc Bouchard et Paul Lefebvre du Centre des auteurs dramatiques, l’auront rassuré à diverses étapes de son travail de composition.

« Il demeure que mon réflexe premier aura été de tricher, de créer des personnages qui étaient essentiellement des narrateurs, ce qui me permettait d’écrire de la nouvelle mais au théâtre. Ça restait décousu, maniéré. J’ai dû revenir à la base de la tragédie : quel est l’enjeu vécu par ces personnages qui justifie notre présence devant eux ? » résume-t-il.

Le silence de la communauté

La forme du huis clos permet aussi à Samuel Archibald d’explorer l’un des thèmes qui innervent son oeuvre, des nouvelles d’Arvida aux pages du Sel de la terre, son essai sur la classe moyenne : « Quel est le prix qu’on paye pour que les communautés tiennent ensemble C’est important et rassurant, la communauté, mais ça comporte aussi son côté sombre, sa part de sacrifice et de secrets enfouis. » Usage de boucs émissaires, silences tacites, oublis programmés… autant d’attitudes collectives qui engendrent l’apparition d’esprits ou de phénomènes étranges.

Travaillant sur les frontières poreuses entre histoire, mémoire et imaginaire collectif ainsi que sur la réorganisation de ces ensembles dans le temps, Archibald varie la distance temporelle qui sépare les légendes racontées du présent de ses personnages. Elles vont du conte traditionnel très XIXe siècle à un fait divers aussi récent que le triste incendie qui tua 48 personnes dans la petite ville de Chapais, au soir du jour de l’An de 1980.

« L’histoire de fantômes est toujours l’histoire de quelque chose d’autre, c’est comme ça que je travaille le genre fantastique. Que la maison soit hantée, ce n’est pas si intéressant, c’est l’avant et le pourquoi qui comptent. » La terreur surnaturelle est toujours le résidu de l’horreur et du désarroi humains, suggère ainsi Archibald, qui cite en exemple The Shining, le grand roman de Stephen King magistralement adapté au grand écran par Stanley Kubrick : « Enlève les fantômes, et tu as quand même un père qui poursuit son enfant avec une hache ; c’est pas mal pire que tout le reste. »

Saint-André-de-l’Épouvante

Texte : Samuel Archibald. Mise en scène : Patrice Dubois. Avec Miro Lacasse, André Lacoste, Dany Michaud, Bruno Paradis et Dominique Quesnel. Une coproduction du Théâtre PàP, des Productions À tour de rôle et du Théâtre la Rubrique présentée à Espace Go du 18 février au 12 mars.