Les régions, c’est maintenant

Marcelle Dubois et Jacques Laroche proposent, avec la pièce «Habiter les terres», une «utopie d’une révolte rurale».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Marcelle Dubois et Jacques Laroche proposent, avec la pièce «Habiter les terres», une «utopie d’une révolte rurale».

Fille du Témiscamingue, la dramaturge Marcelle Dubois profitait, il y a quelques années, d’une résidence de création au Théâtre du Tandem de Rouyn pour vivre son retour à la terre. « En y allant, j’allais voir ce qui restait sur le terrain, comment ça parlait, comment ça vibrait… mais je ne savais pas ce que j’allais trouver. Mon objectif était de rencontrer des gens, de faire des entrevues tout en étant accompagnée par un photographe. Ce matériel-là entre les mains, j’ai longtemps hésité entre le documentaire et la fiction… », explique la codirectrice des Écuries et fondatrice du festival du Jamais lu.

L’anthropologue amateur a approché le metteur en scène Jacques Laroche pour travailler en atelier sur ce qui deviendra Habiter les terres. Celui qui avait créé son texte Amour et protubérances, il y a plus de dix ans, a accepté tout en la mettant en garde : « Marcelle avait une vingtaine de pages où on trouvait déjà cette figure d’un politicien kidnappé et planté dans un champ, c’était très engagé… Je lui ai dit : “ Oui, c’est super, je suis pour l’engagement, mais toi t’es une poète, t’es pas une journaliste. Y a Le Devoir qui s’occupe de nous informer. Toi, ta job, c’est de nous faire rêver.  »

« Je me suis dit que je rendais davantage service à cette parole-là en me lançant dans le fantasme de ce qu’elle ne pourra jamais faire et jamais dire », résume l’auteure. D’où cette « utopie d’une révolte rurale » tissée de phrases glanées sur le terrain, de mythes locaux réinventés et… d’animaux parlants, dont un ours et quelques outardes. Devant la suggestion d’un croisement entre roman du terroir et crise d’Octobre, les deux créateurs insistent : la nostalgie historique, très peu pour eux. C’est une pièce au présent qui se permet de fantasmer sur le rétablissement d’un dialogue public, quitte à le faire par la force.

Contemporanéité des régions

Laroche, gars de Québec et rouage important du Théâtre du Sous-Marin Jaune, a un pied fermement posé en Gaspésie depuis 20 ans : il y dirige le Théâtre de la Petite Marée, à Bonaventure. « Le peu d’espace médiatique que l’on consacre aux régions, c’est ridicule », soupire-t-il, alors que nous évoquons du même souffle les territoires mal desservis par le transport collectif et le tollé suscité par cet avis récent du Conseil de patronat qui suggérait de cesser de soutenir certaines régions en difficulté. « Ces gens-là ne veulent surtout pas qu’on les considère comme des citoyens de seconde zone ou qu’on ait pitié d’eux. Ils ne sont pas désabusés parce qu’ils croient qu’ils ne sont pas capables, ils sont au contraire très conscients de leur potentiel, mais on ne leur permet pas de se développer. On a travaillé le spectacle selon cette sensibilité-là. »

Dubois renchérit : « Quelque part, c’est nous qui leur devons beaucoup : pour l’histoire, mais aussi pour aujourd’hui, parce qu’ils donnent un sens à quelque chose qui autrement se perdrait. On se dit société distincte, mais qu’est-ce que ça voudrait encore dire, les mots “ pays ”, “ identité ”, “ communauté ”, sans eux ? On n’est pas capable d’être reconnaissant, alors qu’on essaye de construire une vision romantique des grands bâtisseurs du Québec en refaisant Les pays d’en haut. »

Elle-même dit avoir accordé beaucoup d’attention à l’évitement de toute folklorisation béate du bon sauvage ou du sel de la terre. Celle qui dit se sentir humblement dans la filiation de Pierre Perreault voit dans les gens qu’elle a rencontrés des gardiens contemporains du territoire davantage que de la mémoire. « Leur poésie, pour moi, naît deleur rapport à l’immensité : quand ton oeil ne s’arrête jamais parce que l’horizon continue en avant de toi, ton cerveau ne se forme pas de la même façon. »

L’Abitibi, pays neuf, pays rêvé

Faut-il aussi rappeler que l’Abitibi est une jeune région, constituée il y a à peine un siècle et colonisée durant la crise économique des années 1930 ? « Les familles installées là, tu peux remonter à trois générations, gros maximum. Des nouveaux arrivants, il y en a toujours eu dans ce pays de mines : des Sénégalais, des Marocains, des Algériens, des Hollandais… et je ne parle pas seulement de main-d’oeuvre, je parle d’ingénieurs, de chefs de chantier. » Maire d’Amos de 2002 à son décès survenu en 2014, Ulrick Chérubin était né à Jacmel, en Haïti.

Cela dit, outre le nom du village de Guyenne que Marcelle Dubois a choisi de conserver, le texte est exempt de toute référence géographique précise. « La langue a beau être boréale, la problématique qui est dépeinte, le questionnement citoyen au coeur de ça, c’est universel », précise-t-elle. Un même souci traverse la mise en scène, notamment en ce qui a trait à la musique : « La première suggestion de Ludovic Bonnier, notre compositeur, allait naturellement vers le trad… Mais il y a une forme d’animisme dans le texte qui fait que je me sentais plus proche du vaudou et de la musique roots que de la ceinture fléchée, disons. Les villages éloignés, oubliés, ça existe partout », dit Laroche.

Si la pièce est créée cette semaine aux Écuries, Habiter les terres semble déjà promise à une virée provinciale. Sans trop s’avancer sur le sujet, Jacques Laroche parle d’un engouement certain : « Je le voyais déjà avec Le merveilleux voyage de Réal de Montréal, qu’on a monté en Gaspésie et qui tourne depuis : il y a, chez le public et les diffuseurs, une soif d’oeuvres qui parlent du Québec, des régions, de nous autres. »

Leur poésie, pour moi, naît de leur rapport à l’immensité: quand ton œil ne s’arrête jamais parce que l’horizon continue en avant de toi, ton cerveau ne se forme pas de la même façon

Habiter les terres

Texte : Marcelle Dubois. Mise en scène : Jacques Laroche. Une coproduction du Théâtre les Porteuses d’aromates et du Théâtre du Tandem présentée aux Écuries du 9 au 27 février.