La mise en scène d’une marge

Le personnage de Matéo n’est jamais en paix, hanté par la question de savoir de quoi sera fait l’avenir.
Photo: Nicola-Frank Vachon Le personnage de Matéo n’est jamais en paix, hanté par la question de savoir de quoi sera fait l’avenir.

Matéo, c’est un jeune universitaire passionné de cinéma. Et la suite du monde, c’est celle du documentaire de Brault et Perreault. C’est aussi la question qui habite le jeune homme : de quoi l’avenir sera-t-il fait ? Ceci, également : Matéo — aussi bien que son interprète — souffre du syndrome d’Asperger.

C’est la proposition de l’auteur et metteur en scène Jean-François F. Lessard (Mono Lake, Hiéroglyphes) de travailler ici avec des personnes possédant des limites fonctionnelles. C’est le cas de Mathieu Bérubé-Lemay, qui assure le rôle-titre. L’ouverture de la pièce nous le donne au milieu d’un décor fiché de longues perches, qui rappellent les coudriers plantés dans le lit du Saint-Laurent par les insulaires de Pour la suite du monde. Après un moment de crise, Matéo demeure aux prises avec une quête qui trouvera dans ce documentaire un appui.

Le cinéma deviendra prétexte à explorer les profondeurs du personnage. Loin des observations convenues sur les Asperger, Matéo et la suite du monde met en images l’univers fantasmé du jeune homme, des figures de mi-carême qui l’accusent aux voix de femmes qui le confrontent. Beaucoup de passages sont crus, c’est une proposition qu’on accepte ou pas. L’accès ménagé à l’imaginaire de Matéo, lui, est indéniablement riche.

Un territoire peuplé de questions

Matéo n’est jamais en paix. La simple question de ce que cela signifierait, un « rapprochement » avec une femme, le laisse complètement dépourvu. Il faut voir le décalage du personnage devant les avances d’une danseuse, ou encore ses hésitations après qu’une consoeur de classe eut fait de lui son partenaire de salsa : doit-il l’embrasser ?

Les réactions de Matéo sont étranges, voire condamnables. On adopte pourtant si bien son point de vue qu’on retient surtout les interrogations qui le traversent de part en part. Et qui pourraient être les nôtres. Par-delà les représentations qu’on nous fait de l’amour et du désir, par-delà les images que le cinéma et la pornographie nous donnent à saisir comme des béquilles, sait-on vraiment ce que c’est, aimer ? Et a-t-on la moindre idée de ce que ce serait, désirer ? Matéo, lui, ne le sait pas. Et ça lui cause un sacré problème.

Certaines tentatives de faire le pont entre le septième art et la vision du monde de Matéo pourront sembler cousues de fil blanc. On passe sur ces maladresses, quand l’ensemble ouvre des portes autrement plus intéressantes. Des comédiens généreux sur un texte au langage vivant, non dépourvu d’humour, une construction qui va à l’essentiel. Et, surtout, une sensible et précieuse — autant que rare — mise en scène de la marge.

Matéo et la suite du monde

Texte et mise en scène : Jean-François F. Lessard. Avec Mathieu Bérubé-Lemay, Frédérique Bradet, Julien Fiset-Fradet, Marie-Hélène Gendreau et Jack Robitaille. Une coproduction de La Bordée et d’Entr’actes, à La Bordée jusqu’au 13 février.